Pas la peine de revenir sur le parcours de Sacha Baron Cohen, comique britannique inventeur, pour la télévision, du faux rappeur Ali G (déjà objet d'un film en 2002) et donc de Borat Sagdiyev, journaliste kazakh envoyé aux Etats-Unis pour «prendre leçons culturelles sur l'Amérique au profit glorieuse nation Kazakhstan» (LT du 1.11.2006). Pas la peine de gloser non plus sur le succès du film outre-Atlantique: outre la bande-annonce tapageuse et les 1000 écrans sur lesquels le film s'est déversé, le phénomène reproduit la règle mathématique selon laquelle l'odeur du succès engendre le succès. Au point aussi que la rumeur favorable finit par devenir une opinion sans que quiconque ait vu le film.

Il est donc temps d'en parler, du film. Et si l'envie ne manquait pas de se régaler au spectacle d'un faux journaliste kazakh qui roule les Américains dans la farine, on tombe malheureusement de très haut. Passé l'exposition hilarante, au Kazakhstan, où Borat présente son village, sa femme obèse, sa sœur prostituée ou l'annuel lâcher du Juif, la suite du film est en réalité une enfilade de saynettes documentaires enregistrées sur le trajet New York-Los Angeles.

Documentaires, vraiment? C'est tout le problème. On a beau se régaler à constater à quel point la bêtise crasse, le racisme, le sexisme, l'homophobie sortent naturellement de la bouche des bougres qu'il croise, impossible de savoir si oui ou non ces «victimes» ont été dirigées.

Documenteur

Plusieurs séquences soulèvent la suspicion. Celle où Borat est pris en stop par quatre étudiants américains en camping-car, par exemple. Quatre lourdauds qui regrettent le temps de l'esclavage et proposent même de le réintroduire pour en faire usage sur les femmes. Bituré et triste quand ses hôtes lui révèlent que son fantasme, Pamela Anderson, n'est pas vierge, Borat fait arrêter le véhicule pour en descendre. Problème: une caméra l'attend dehors. Comment savoir alors si les énormités proférées auparavant n'étaient pas écrites et les quatre veaux des acteurs?

La portée du film est donc considérablement réduite par cette ambiguïté constante. Et il ne reste guère que quelques séquences type Jackass (l'émission de MTV aux cascades et provocations idiotes) pour paraître crédibles: une course-poursuite à poil dans un hôtel de luxe, un hymne irrévérencieux devant un public de rodéo, etc.

Car Borata en fait le politiquement incorrect très calculé. Quand il se présente à Washington, on se prépare à le voir tirer à vue: mais il chatouille à peine deux Sénateurs. Quand il se moque des Kazakhs, des gays, des Noirs, on craint pour tout ce qui lui tombera sous la main: mais le dossier de presse s'empresse de rappeler que Cohen s'est investi dans l'ARA (l'alliance antiraciste de Londres), que la Commission for Racial Equality l'a recommandé pour son effet positif sur les relations interraciales et qu'il est cité dans la formation des policiers en matière de discrimination raciale. Difficile de partager le plaisir de Cohen à se moquer du monde: lui-même ne l'assume pas.

Borat, de Larry Charles (USA 2005), avec Sacha Baron Cohen, Ken Davitian. 1h30.