Petit phénomène critique depuis son apparition au Festival de Sundance 2005, Brick a bien failli ne jamais sortir chez nous. Abandonné par son distributeur suisse, ce «polar adolescent qui semble vouloir célébrer les noces étranges de David Lynch et de la «Bibliothèque verte» (Le Monde) vient d'être repêché par les cinémas indépendants Spoutnik (à Genève) et Zinéma (à Lausanne). Ouf?

Franchement, pour une fois, on se rangerait presque du côté du distributeur, lequel aura reconsidéré son acquisition une fois la fièvre retombée. Qui, en effet, brûle de découvrir un film de jeune malin, en plus à budget zéro?

Jeunesse sans loi

Celui-ci repose entièrement sur un «gimmick» faussement prometteur: greffer une intrigue de polar classique façon Dashiell Hammett (Le Faucon maltais) et Raymond Chandler (Le Grand Sommeil, Adieu ma jolie) chez des collégiens d'une bourgade californienne. On y suit ainsi l'enquête d'un jeune homme déterminé à retrouver son ex-petite amie qui l'a appelé à l'aide, puis à comprendre comment elle est morte, en remontant le fil de ses mauvaises fréquentations. Au cœur du mystère, une brique d'héroïne volée au principal dealer local.

Au lieu d'avoir des attitudes d'ados d'aujourd'hui, tout ce petit monde se comporte et parle donc de manière référentielle, du héros détective à la femme fatale en passant par le «boss» handicapé et la brute épaisse. Les adultes, eux, parents, profs ou police, sont soigneusement tenus à l'écart, à l'exception d'un «assistant vice-directeur» de l'école (Richard «Shaft» Roundtree!). Quant à la «high school», on n'en verra guère que quelques couloirs et les coulisses d'une scène où l'on répète l'opérette anglaise Le Mikado de Gilbert & Sullivan! Ironie? A peine, le ton restant pour l'essentiel parfaitement sérieux.

Triste Californie

En fait de «film noir», le jeune Rian Johnson, qui n'a visiblement pu se payer ni décors ni éclairages, évoque en effet plutôt David Lynch par quelques effets de style. Et si Joseph Gordon-Levitt (Mysterious Skin de Gregg Araki) fait un jeune Humphrey Bogart/Robert Mitchum passable, tous les autres donnent surtout l'impression de se la jouer, comme pour tromper l'ennui d'un paysage désespérant de platitude. Bref, même sans compter le décalage déjà patent entre le genre invoqué et une intrigue centrée sur la drogue, la sauce ne prend jamais. Sans le filtre de l'expérience vécue, c'est un peu comme voir Shakespeare interprété par des collégiens: à moins d'être de la bande ou de la famille, quel intérêt? N. C.

Brick, de Rian Johnson (USA 2005), avec Joseph Gordon-Levitt, Nora Zehetner, Noah Fleiss, Lukas Haas, Noah Segan, Emilie de Ravin, Matt O'Leary, Richard Roundtree. 1h50