La nostalgie de souvenirs télévisuels est devenue la nouvelle manne du cinéma français, à l'exemple de son grand frère américain. Après Belphégor, Vidocq, Arsène Lupin et autres Chevaliers du ciel, premières victimes d'un pillage qui s'annonce systématique, voici donc le tour des Brigades du Tigre (1974-1983) de passer à la moulinette. Avec Jérôme Cornuau à la barre (les navets certifiés Bouge! et Folle d'elle, le polar inédit Dissonances), on pouvait craindre le pire. D'où l'ampleur de la surprise.

Non seulement on ne s'ennuie pas une seconde dans ce divertissement enlevé et plein de rebondissements, mais les auteurs ont osé une tonalité plutôt sombre qui n'est pas sans évoquer Les Incorruptibles ou Mission: Impossible de Brian De Palma, réussites-étalon du genre. Avec quatre ou cinq fils narratifs parallèles, on pourrait presque se plaindre que le scénario soit trop riche pour un seul film!

Créées en 1907 par Georges Clémenceau (le «Tigre»), alors ministre de l'Intérieur, les Brigades mobiles devaient répondre à une criminalité elle-même en mutation, plus véloce et bientôt motorisée. Cinq ans plus tard, un quatuor composé de Valentin (Clovis Cornillac), Pujol (Edouard Baer), Terrasson (Olivier Gourmet) et de la jeune recrue italienne Achille Bianchi (Stefano Accorsi) traque ainsi les anarchistes de la «bande à Bonnot» à bord de leurs De Dion-Bouton, enquête plus discrètement sur un Emprunt russe lié à la Triple Entente franco-russe et britannique, et se livre accessoirement à une véritable «guerre des polices» avec la Préfecture. Le lien entre ces histoires? Cherchez la femme...

Difficile de faire plus classique. L'équipe séduit par sa complémentarité et son homogénéité? Normal, elle est calquée sur les mousquetaires d'Alexandre Dumas - avec en face les policiers de la préfecture dans le rôle des gardes du cardinal et une princesse russe nommée Constance (sic) dans celui de Milady! Quant à la dite «Belle époque», elle paraît aujourd'hui encore bien plus lointaine - et belle à l'œil nostalgique - qu'en 1974. Enfin un film d'action sans ordinateurs, téléphones portables, armes automatiques et autres engins supersoniques! Surtout, on est rassuré de voir les auteurs renoncer pour une fois au fantastique et à son cortège d'effets spéciaux qui jurent avec la reconstitution d'époque.

Intellectuellement, on est surtout intrigué par la teneur (a)politique du récit. Au fil de celui-ci, tout ce qui sépare Bonnot l'anarchiste et Valentin le gardien de l'ordre tend en effet à s'effacer, pour ne laisser au final que l'amitié comme dernier rempart contre l'amertume et la mort. Comme le rappelle le texte final, qui vient interrompre une trop rare pause renoirienne, tous seront bientôt balayés par la grande Histoire, sous la forme de la Guerre de 1914-18...

Quel dommage dans ces conditions que l'émotion ne fasse qu'affleurer au lieu de nous emporter! La faute sans doute à une réalisation plus soignée (malgré quelques dérapages, genre transitions intempestives et musique envahissante) qu'habitée. Les auteurs ratent une mise en abyme qui leur tendait les bras à travers les actualités d'époque (la capture filmée de Bonnot) et l'opéra (un Ivan Le Terrible imaginaire mis en scène par Constance)? Tant pis, du moment qu'ils réussissent un magnifique portrait de femme. En princesse russe gagnée par la cause de la révolution, la magnifique Diane Kruger (Troie, Joyeux Noël, Frankie) s'impose définitivement comme une actrice avec laquelle il faudra compter. Rien que pour elle et les autres comédiens, parfaitement distribués, on verra avec plaisir ces nouvelles Brigades du Tigre.

Les Brigades du Tigre, de Jérôme Cornuau (France 2006), avec Clovis Cornillac, Diane Kruger, Edouard Baer, Olivier Gourmet, Stefano Accorsi, Jacques Gamblin, Thierry Frémont, Gérard Jugnot. 2h07.