C'est un film pour qui, d'ordinaire, n'aime pas trop le cinéma de Patrice Chéreau. Et par conséquent, sans doute un opus mineur pour qui l'adore. Autant avouer d'emblée faire plutôt partie des premiers, que sa complaisance pour le morbide doublée de sa quête éperdue d'un réalisme brut a toujours laissé un rien dubitatif. Toujours? En fait non: à l'exception de La Reine Margot. Ce que Gabrielle a en commun avec cette saisissante fresque au noir, c'est évidemment le passé. Un film d'époque, donc. Genre qui sied à merveille au génie particulier de Chéreau, homme de théâtre qui semble y redécouvrir les vertus de la stylisation et de la distanciation.

Ceux qui crient à l'académisme à la vision du moindre costume en seront pour leurs frais. Une mise en scène très affirmée a tôt fait de balayer ce soupçon, mettant progressivement à nu un drame intemporel: celui du couple. Sa beauté, son usure, sa résistance et pour finir sa dislocation inévitable lorsque ses deux moitiés ne se comprennent plus. Cela, Chéreau – un des rares cinéastes qui lisent encore – est allé le chercher dans une nouvelle de Joseph Conrad intitulée Le Retour. Après l'avoir adaptée, en approfondissant le personnage féminin avec l'aide de sa complice Anne-Louise Trividic, c'est devenu Gabrielle. Un film déroutant, mais pour finir, magnifique.

Il faut dire que le début ne séduit pas d'emblée. En noir et blanc, on suit un grand bourgeois parisien rentrant chez lui, dans son hôtel particulier, depuis la gare. Approximation de cartes postales 1900, voix off très littéraire, s'agirait-il juste d'un retour à ses pantoufles? Heureusement, l'autosatisfaction de M. Jean Hervey ne saurait être que de courte durée – sinon il n'y aurait pas de récit et encore moins de film. Lorsqu'il découvre une lettre de sa femme Gabrielle qui lui annonce l'avoir quitté pour un autre, il laisse tomber un verre et le film vire soudain à la couleur (sans s'y stabiliser tout de suite). Lorsque, contre toute attente, elle réapparaît malgré tout à la porte de leur chambre, c'est gagné: on veut en savoir plus.

Bien sûr, on craint aussi un peu le huis clos théâtral, et que Pascal Greggory ne fasse pas vraiment le poids face à une Isabelle Huppert plus impériale et glaciale que jamais. Mais non, Chéreau a vu juste. Au bout de trois soirées d'échanges intenses, ils forment bientôt un «vrai» couple de cinéma. Après dix ans de vie commune sans histoire et sans enfants, impeccable façade sociale, Gabrielle est revenue avec une exigence nouvelle d'honnêteté et d'intimité, après avoir connu ailleurs la passion amoureuse. Dépassé, Jean se débat, enrage, se justifie, implore et essaie même de changer, rien n'y fera. Huppert se met à nu, Greggory se liquéfie, tous deux parfaitement dans le ton du récit. Cruel? Oui, mais de cette cruauté parfois nécessaire, qui fait avancer.

La description de la maisonnée, avec ses domestiques et ses grandes soirées n'est pas moins admirable. De ce côté, les réminiscences wyleriennes (La Lettre, L'Héritière) et viscontiennes (Mort à Venise, L'Innocent) ne tardent pas à faire place à d'autres modèles plus récents: The Dead de John Huston et La Nourrice de Marco Bellocchio, qui se terminaient d'ailleurs sur de bouleversantes scènes de couple. Clairement, Chéreau se méfie d'un classicisme teinté de nostalgie. La photo glacée d'Eric Gautier (également chef opérateur pour Olivier Assayas et Arnaud Desplechin) et surtout la géniale partition signée Fabio Vacchi (musicien classique qui s'était essayé au cinéma avec Le Métier des armes d'Ermanno Olmi) tirent déjà le film vers la modernité.

Et que dire de cette alternance entre noir et blanc et couleur (le rationnel contre l'irrationnel?), de ces mixages hardis, ces répliques soudain écrites en travers de l'écran, ces ruptures de rythme induites par le montage, sans oublier ce choix étonnant de filmer l'intimité en cinémascope? Effets gratuits? On se le demande parfois. Puis arrive un pur moment de mise en scène, durant lequel la caméra délaisse les protagonistes pour revisiter une maison qui prend soudain des airs de mausolée, et le film de s'envoler vers des hauteurs jusqu'alors insoupçonnées. Habité par un couple moderne, capable de renvoyer chaque spectateur à lui-même.

«Le vrai sujet, c'est l'histoire d'un couple qui a oublié le corps, le désir, la communication. Une femme part, revient soumise, mais en disant à l'homme ses vérités», résume Chéreau. Jouant jusqu'au bout son principe d'incertitude, le cinéaste parvient jusqu'à glisser le spectre de l'homosexualité, thème incontournable, sur ce couple qui a renoncé à sa dimension charnelle. Au point que dans la scène clé où Gabrielle tente de gagner Jean à son désir, cinéaste et acteur donnent l'impression de ne plus faire qu'un face à la nudité d'Isabelle Huppert. Admirable capacité à se mettre en danger qui donne confiance en l'avenir de ce jeune cinéaste de 60 ans.

Gabrielle, de Patrice Chéreau (France-Italie 2005), avec Isabelle Huppert, Pascal Greggory, Claudia Coli, Thierry Hancisse, Chantal Neuwirth.