Sur le papier, ce devait être une union bénie des dieux du polar. Brian De Palma, roi du thriller psycho-sexuel, portant à l'écran Le Dahlia noir de James Ellroy, roman noir ultime inspiré de la plus fameuse affaire criminelle non résolue des Etats-Unis. On en salivait d'avance. Un peu trop sans doute, tant il est clair qu'un tel film est presque fait pour décevoir, avec un grand cinéaste obsessionnel gêné aux entournures par un grand livre qui ne lui convient pas forcément idéalement. Souvenez-vous du Bûcher des vanités!

Le meurtre d'Elizabeth Short en 1947 fait partie de la légende noire de Hollywood. Surnommée «le Dahlia noir» par la presse en référence à la couleur de ses cheveux et de ses tenues ainsi qu'au film à succès Le Dahlia bleu, cette jeune femme de la côte Est, arrivée à Los Angeles rêvant d'une carrière de star pour y abuser de ses charmes et finir par trouver une autre sorte de célébrité comme victime d'un crime particulièrement sadique, en a fait rêver plus d'un. Publié quarante ans plus tard, le roman d'Ellroy n'en est que l'avatar le plus fameux, centré sur deux policiers de la brigade criminelle dont l'existence est intimement affectée par l'affaire.

Les droits aussitôt achetés par James B. Harris (premier cinéaste à porter Ellroy à l'écran avec Cop en 1987), les projets d'adaptation se sont succédé durant deux décennies, David Fincher paraissant le plus proche du but, sur un scénario signé Josh Friedman. C'est de ce dernier, très fidèle au roman, qu'a hérité De Palma, ainsi que d'une partie des 17 producteurs finalement crédités, lesquels ont opté pour un film largement tourné... en Bulgarie.

Qu'à cela ne tienne, le résultat est de la belle ouvrage, qui soutient la comparaison avec L.A. Confidential de Curtis Hanson pour ce qui est de l'atmosphère. C'est plutôt dans l'éternelle question de l'adéquation entre style et sujet, voire du côté du casting, que cela coince. Lesté d'une narration à la première personne envahissante et d'un scénario incroyablement emberlificoté, dans la grande tradition du polar d'après-guerre, le film doit lutter contre le soupçon d'un exercice de style un peu trop passéiste.

En suivant les flics-boxeurs Bucky Bleichert (Josh Hartnett) et Lee Blanchard (Aaron Eckhart), qui forment un étrange trio avec Kay (Scarlett Johansson), la pulpeuse amie de ce dernier, on met du temps à comprendre que le récit jongle en fait avec deux affaires parallèles, comme dans le prétendument incompréhensible Le Grand sommeil. De Palma a pourtant sorti une première fois le grand jeu, plans de situation à la grue compris, pour nous en avertir. Rien n'y fait, l'enquête sur le meurtre du «Dahlia noir» (Mia Kirshner, la femme-enfant d'Exotica, seul choix idéal) ne déteint pas comme elle le devrait sur l'histoire d'amour et d'amitié installée dans la première partie. La fascination morbide (nécrophile?) restera trop théorique et la détérioration morale des héros, au contact de la sulfureuse Madeleine Linscott (Hilary Swank, censée ressembler à la disparue quoique très différente), traitée trop superficiellement.

De Palma a beau porter à son comble la réflexivité en prêtant sa voix au réalisateur d'un petit porno dans lequel aurait joué Betty Short, sa position d'auteur dans ce film, beaucoup trop lisse pour les turpitudes qu'il décrit, reste nébuleuse. On y devine certes les échos du Vertigo d'Hitchcock, qui lui avait jadis inspiré un sublime Obsession; on retrouve même sa patte lors d'un second morceau de bravoure traité en Grand-Guignol (avec une inquiétante réapparition de William Finley, son alter ego du Fantôme du paradis), en vain: ce ne sont que détournements d'un scénario que le cinéaste ne parvient jamais vraiment à s'approprier - comme s'il n'arrivait plus à donner pleinement vie à des personnages désormais trop jeunes pour lui, et à des obsessions romantico-sordides qu'il aurait désormais dépassées.

Tel quel, le film reste inconfortablement coincé entre le Chinatown de Roman Polanski (modèle d'hommage inspiré) et le Mulholland Drive de David Lynch (géniale rêverie sur la face cachée de Hollywood). Le cinéaste le sait, qui, se sentant dépassé, place cet aveu dans la bouche de son héros: «Je n'y comprends rien à l'art moderne. Ni l'art moderne à moi.» Révolu, l'âge dit postmoderne dont il fut l'un des hérauts?

Sans doute une deuxième vision sera-t-elle plus satisfaisante. En attendant, même un peu raté, on préfère déjà de loin ce film aux enjeux formels, intimes et historiques passionnants à 90% de la production hollywoodienne, qui en sont absolument dépourvus...

Le Dahlia noir (The Black Dahlia), de Brian De Palma (USA 2006), avec Josh Hartnett, Aaron Eckhart, Scarlett Johansson, Hilary Swank, Mia Kirshner, Fiona Shaw. 2h01.