Ouf! S'il y avait un film qui faisait peur, c'est bien celui-là. Trop unique pour pouvoir être interprété par un autre, se disait-t-on de Coluche. Quant à Antoine de Caunes, les précédentes réalisations de l'ex-animateur (Les Morsures de l'aube, Monsieur N., Désaccord parfait) n'étaient guère de nature à rassurer. Bref, cela sentait le roussi, avant même les polémiques qui, depuis quelques jours, opposent l'agent et la famille du comique disparu aux auteurs et aux producteurs du film. D'où la (relative) bonne surprise: non seulement l'inattendu François-Xavier Demaison réussit là un véritable tour de force, mais Coluche - l'histoire d'un mec tourne le dos au «biopic» classique pour devenir film politique qui ne manque pas d'intérêt.

La vraie bonne idée d'Antoine de Caunes réside en effet dans le choix de la période traitée. Plutôt que de survoler la vie, même courte, de Michel Colucci (1944-1986), il a préféré se concentrer sur sa participation à la campagne présidentielle de 1981. Un coup resté dans toutes les mémoires, malgré l'élection de François Mitterrand aux dépens de Valéry Giscard d'Estaing. Mais aussi un canular qui a failli mal tourner, dont les zones d'ombre ne manquent pas et qui a certainement constitué le tournant dans la vie de Coluche. Ce dernier n'a-t-il pas renoncé à ce moment à la scène pour se concentrer sur le cinéma et divorcé de la mère de ses deux fils pour se livrer à divers excès, avant de revenir à la politique de manière plus concrète et constructive en créant les «Restos du cœur»?

Si on découvre Coluche de dos face aux projecteurs et à son public du Théâtre du Gymnase, dans le plan immortalisé par l'affiche de La Môme, toute comparaison avec le film-phénomène d'Olivier Dahan s'arrête là. Le temps pour François-Xavier Demaison de réitérer le coup de Marion Cotillard: en rejouant un des fameux sketches de Coluche, il impose d'emblée une interprétation crédible. Par contre, pas d'enfance malheureuse, de love story tragique ou de flash-back mélodramatiques ici. Juste l'histoire édifiante d'un comique un peu inconscient qui se lance dans l'arène politique, ou plutôt contre celle-ci, depuis longtemps discréditée à ses yeux d'anarchiste soixante-huitard.

La thèse du film est inspirée par deux biographies «officieuses» signées Philippe Boggio et Jean-Michel Vaguelsy: Coluche aurait été pris de court par son succès dans les sondages, l'écho médiatique et la réaction pas du tout amusée des partis institués. Confronté à des tentatives de censure et d'intimidation comme au soutien des «laissés-pour-compte» dont il s'était fait le héraut, il aurait commencé à prendre son canular au sérieux, s'aliénant la plupart de ses proches. Il aurait même choisi la fuite en avant, bluffant alors qu'il n'était pas parvenu à réunir les signatures de soutien requises, pour finir par imploser et retirer un peu piteusement sa candidature. Une thèse que le film rend parfaitement crédible. Par contre, ce «retour de réel» passablement amer n'est pas de ceux qui font les grands films populaires.

Outre les gardiens du temple (lire ci-contre), cette vision délibérément partielle rebutera inévitablement tous ceux qui attendaient un film plus drôle ou plus précis dans les détails. Or c'est à peine si, parmi la (trop) large cour du comédien, l'on reconnaît le «professeur» Choron du magazine satirique Hara-Kiri, le dessinateur Reiser, le cinéaste Romain Goupil et plus tard l'émissaire de Mitterrand Jacques Attali (l'inévitable Denis Podalydès, tout juste sorti de Sagan de Diane Kurys). De même, au rayon cinéma, seule la sortie d'Inspecteur La Bavure de Claude Zidi est évoquée, mais pas le tournage du Maître d'école de Claude Berri.

Quant à une mise en scène strictement quelconque, dont la photo laidement brunie pour faire d'époque ne saurait compenser le point de vue très flottant, elle ne tarde pas à révéler les limites de l'entreprise. De même qu'Antoine de Caunes n'est pas Milos Forman, son Coluche ne saurait rivaliser avec le fabuleux Man on the Moon (1999) qui, à partir de la vie du comique américain Andy Kaufman, un contemporain assez comparable, sondait des paradoxes autrement vertigineux. Malgré tout, on s'avoue plutôt agréablement surpris.

Coluche - l'histoire d'un mec, d'Antoine de Caunes (France 2008), avec François-Xavier Demaison, Olivier Gourmet, Léa Drucker, Laurent Bateau, Jean-Pierre Martins, Alexandre Astier, Denis Podalydès, Serge Riaboukine. 1h43.