Un mode de vie traditionnel tente vainement de résister devant l'inexorable avancée de la modernité. Autrefois, ce fut l'un des thèmes majeurs du western américain. Filmé aujourd'hui en Chine, dans les steppes de Mongolie intérieure, il en prend soudain une tout autre dimension.

Distributeur précieux, Trigon-Film a une nouvelle fois eut la main heureuse. Présenté en première mondiale du Festival de Rotterdam 2005, puis en ouverture à Fribourg en 2006, Season of the Horse («La Saison du cheval» donc, si le film était sorti en France) aura mis du temps à parvenir jusqu'à nous. Mais il n'a rien perdu de son actualité. Et quinze ans après Urga de Nikita Mikhalkov, tourné dans ces mêmes immensités, on a presque l'impression de pouvoir mesurer les dégâts.

Rarement la mondialisation en marche aura été aussi bien saisie que dans ce premier film de Ning Cai. A la fois réalisateur et vedette, ce Mongol de Chine (né en 1963, il s'est formé comme comédien à Shanghaï, puis comme réalisateur à Pékin) incarne ici Urgen, un fier éleveur qui refuse de se résigner. La désertification des prairies pose pourtant un problème insoluble à tous ses semblables. Depuis que le gouvernement chinois a décidé d'attribuer les terres aux villages, des barbelés empêchent les derniers nomades isolés de se déplacer à leur guise.

La femme d'Urgen, Yingjidma, (jouée par la belle Na Renhua, épouse de l'auteur déjà vue dans Un conte mongol/Hei jun ma de Xie Fei, en 1995) est nettement plus pragmatique. Soucieuse de voir leur jeune fils Huhe aller à l'école, elle enjoint à son mari de vendre son vieux cheval ou ses chèvres. Et tandis qu'il se bagarre avec des ouvriers et finit au poste, elle s'en va vendre du yaourt sur la route. D'abord furieux, Urgen finit par céder. Mais retrouver sa fidèle monture transformée en attraction de discothèque provoquera chez lui un dernier sursaut...

Tout ceci pourrait devenir terriblement ennuyeux si Ning Cai n'était à l'évidence un vrai cinéaste: de ceux qui savent organiser une matière même restreinte en un langage. Du coup, c'est fou tout ce qu'il parvient à raconter entre yourte et yaourt! Ici, un ami de jeunesse d'Urgen, devenu peintre à la ville, ne produit plus que des portraits de Genghis Khan, parce que c'est ce que demandent les touristes. Là, un Chinois de passage sur la route s'éprend de Yingjidma après avoir renoncé à sa vie de citadin stressé. Il y a encore un vieil oncle qui a vécu la triste évolution depuis le début et un ami plus malin qui a su devenir marchand grossiste de peaux. Tous ont leur rôle à jouer dans ce récit plus proche de la fable que du document ethnographique.

Les cadrages sont précis, les plans le plus souvent fixes, la photo toujours belle (le Taïwanais Jong Ling a éclairé les premiers films d'Ang Lee). Quant au montage, il trouve un rythme pas trop languissant et sait créer du sens. Sans jamais se départir d'un certaine réalisme, Ning Cai réussit même deux scènes oniriques: l'une lyrique, qui montre la vie d'avant en forme d'idylle avec la nature, l'autre éthylique, qui imagine un retour du vieux canasson. Sans appuyer, il laisse deviner que les Mongols sont devenus minoritaires dans leur propre pays et qu'Urgen, macho analphabète, a de bonnes raisons de se sentir inadapté au nouveau monde. Enfin, lorsque l'ami peintre choisit de le faire poser ivre en armure de Genghis Khan, passé glorieux et décadence présente entrent en collision d'une manière mi-ironique mi-poétique.

A l'évidence, le destin d'Urgen et des siens n'est plus entre leurs mains. Avec les effets du réchauffement planétaire et les planifications chinoises, la culture des nomades mongols semble vouée à disparaître (comme celle des Afghans, lamentée dans Les Cavaliers de John Frankenheimer, 1971, d'après Joseph Kessel). Et puisqu'il faut apparemment se résigner à ce que tout passe, Urgen finira par suivre sa femme à la ville. C'est simple et c'est beau, sans jamais céder à la facilité du sentimentalisme. Une nouvelle preuve de la richesse actuelle des cinémas chinois.

Season of the Horse (Jifeng zhang de ma), de Ning Cai (Chine, 2005), avec Ning Cai, Na Renhua, Agu Damu, Chang Lantian, Xe Xi, Ba Teer, Hai Quan. 1h45