Etonnante et revigorante Jacqueline Veuve. Après avoir filmé son marché adoré (Jour de marché), s'être regardé le cœur (La Nébuleuse du cœur) et monté au créneau pour La petite dame du Capitole, la voilà qui revient avec Un petit coin de paradis, trois ans de tournage dans le village abandonné d'Ossona, dans le val d'Hérens. Elle a eu l'idée d'en filmer la réfection par des jeunes de 14 à 16 ans, adolescents de Suisse, d'Haïti ou du Maroc qui ont connu des enfances difficiles et sont, fatalement, devenus des enfants difficiles. Belle idée de documentaire, d'autant que ces apprentis maçons, jardiniers et menuisiers sont épaulés par les derniers habitants du village, des septua, octo et nonagénaires qui ont passé leur enfance en autarcie entre ces raccards.

On entre donc dans la salle persuadé de découvrir un documentaire, au choix, sur le choc des générations, sur l'amour de la nature, sur l'écotourisme, sur l'abandon des villages, etc. Or non. C'est un film qui induit un refus à peu près total d'une quelconque focalisation. Parce que Jacqueline Veuve aime papillonner. Et ses films, surtout ces dernières années, passent d'un sujet à l'autre, d'une couleur à l'autre sans aucune forme de complexe. D'un rythme à l'autre aussi: jamais, en moins d'une heure trente, aucun cinéaste n'aura placé autant de versions différentes de «Sentier valaisan».

Certains spectateurs (et critiques) en arrivent à penser et à dire qu'il s'agit là d'une forme de nonchalance. Mais il y a tout lieu de croire, d'abord parce que Jacqueline Veuve commence toujours par une phase de recherche et de documentation gigantesque, que c'est exactement l'inverse: qu'y a-t-il de plus difficile, au cinéma, que de donner le sentiment de la spontanéité, d'amener le spectateur dans un lieu comme si c'était la première fois, de lui donner l'illusion de vivre ce qu'il voit comme s'il s'agissait d'une retransmission en direct. Et la voilà qui invente un direct du paradis.

Un petit coin de paradis, documentaire de Jacqueline Veuve (Suisse 2008). 1h25.