Evidemment, il y a James Bond, Mesrine et la bande à Baader, les espions de Ridley Scott et les frimeurs de Guy Ritchie. Mais aux poids lourds de cette fin d'année, tous flingues dehors, on se permettra de préférer - et de loin - une... fillette. Qui, elle, se contente de toucher en plein cœur! Sans millions et sans effets, sans vedettes et sans publicité, Stella est juste un de ces films d'auteur libres, réalistes et intimistes, comme le marché n'en veut plus, mais qui font encore partie de ce que le cinéma français a de mieux à offrir. Et quand les trajets entre un bistrot et une école déclassent à ce point les sauts entre pays et continents, croyez-moi, il y a aussi de quoi réfléchir sur ce qu'est vraiment le cinéma.

Presque un ovni sur grand écran, sur n'importe quel écran, que ce Stella de Sylvie Verheyde! En apparence, la chronique d'une enfance dans les années 1970, sur fond de «tubes» d'époque et avec apprentissage à la clé. Mais c'est aussi bien plus que cela. Une matière vivante, arrachée au réel autant que recréée de mémoire. Un équilibre miraculeux entre immédiateté et recul. Bref, un film tendu entre ce quotidien qu'on dit «banal» et l'émotion intense qu'il peut susciter, revisité.

Nous sommes à Paris en 1977. Trimballée par ses parents, tenanciers d'un bar-hôtel (zéro étoiles) du XIIIe arrondissement, la petite Stella entre dans un lycée du XVIe où elle ne connaît personne. Tout lui paraît étranger, les murs imposants, les autres enfants («du genre protégés»), l'orthographe comme les maths. Alors elle se fait toute petite, pour éviter les moqueries et passer inaperçue - ce qui ne l'empêche pas de rentrer de sa première journée avec un œil au beurre noir! Et comme ses parents ne sont pas du genre à la faire plancher sur ses devoirs, elle passe le reste de son temps au bistrot, parmi les habitués qui boivent, fument, jouent et dansent. Heureusement, elle se fait quand même une copine, Gladys, une petite juive d'Argentine, fille d'un psy et plutôt première de classe. Car lorsque ses parents menacent de se séparer, il va bien falloir trouver autre chose à quoi se raccrocher.

Entre une mère au caractère bien trempé (Karole Rocher, épatante) qui trompe son mari, un père faible (le chanteur-compositeur Benjamin Biolay, inattendu) qui se noie doucement dans le pastis et des clients tous plus ou moins amochés (dont un émouvant Guillaume Depardieu d'outre-tombe en premier roi de cœur), la petite Stella s'accroche encore à son innocence, mais voit et devine déjà tout. Quant à ses vacances dans le Nord (séquence magnifique) chez sa grand-mère paternelle et sa copine Geneviève, elles la révèlent au seuil de l'adolescence, bientôt trop Parisienne pour la province. Alors, un jour, elle se met à lire, puis à dévorer Cocteau et Duras (Un Barrage contre le Pacifique), qui lui ouvrent soudain des horizons insoupçonnés...

A l'évidence, la cinéaste connaît intimement ce dont elle parle. Tant sa direction de la petite Léora Barbara que son évocation des lieux, des milieux sociaux et de l'époque en témoignent. Tout ici sonne vrai, jusqu'à cette narration en voix off par la petite fille elle-même. Le grain de la photo, mais aussi le refus d'évacuer ce que d'autres considéreraient comme «déplaisant» signalent quant à eux une fille de Cassavetes et de Pialat, comme la France en a connu un certain nombre. Sauf que dix ans après son premier essai prometteur, Un frère (1997), Sylvie Verheyde a persisté sur cette voie. Malgré un polar incompris (Princesses), deux films de télévision trop peu vus (Un amour de femme, Sang froid) et le temps perdu sur un film de boxe abandonné (Scorpion, de Julien Seri).

Ce qu'elle a réussi là, c'est un de ces rares films vraiment filmés «à hauteur d'enfant», comme Les 400coups (François Truffaut), L'Enfance nue (Maurice Pialat) ou L'Effrontée (Claude Miller), capables de vous remuer comme peu d'autres. Souvent, on croit en avoir fini avec l'enfance, fait la paix et oublié. Et puis arrive un film comme celui-ci, et tout ressurgit d'un coup, à la fois merveilleux et terrible, dérisoire et essentiel. Car même si on n'a jamais été une petite fille de 10 ans dans un bar, tout le monde se souvient de la relativisation du cocon familial, du trouble des premiers émois, de l'excitation face au premier livre qui nous a emporté, de l'angoisse de ne pas y arriver. Toutes choses que Stella résumera par un bouleversant: «Moi, j'ai peur de tout!»

C'est de tout cela que parle Stella, sans mièvrerie ni nostalgie facile, sans misérabilisme ni artifice. Bien mieux que les récents Je m'appelle Elisabeth (Jean-Pierre Améris), La Faute à Fidel! (Julie Gavras) ou La Tête de maman (Carine Tardieu), autres chroniques de fin d'enfance estimables mais qui n'en possédaient pas l'immédiate sincérité. Avec en prime un éloge inattendu de l'école publique, seule capable d'effacer certaines inégalités de départ, malgré tous ses défauts.

Stella, de Sylvie Verheyde (France 2008), avec Léora Barbara, Karole Rocher, Benjamin Biolay, Melissa Rodrigues, Laëtitia Guerard, Guillaume Depardieu, Johan Libéreau. 1h43