Cinéma suisse, cinéma fragile. Avec son premier long métrage, précisément intitulé Fragile, le Genevois Laurent Nègre n'a pas craint d'enfoncer le clou, jusqu'au cliché. Autant dire qu'on attendait avec une légère appréhension ce film tourné en vidéo haute définition dans le canton de Genève, petit drame familial pour lequel la grande Marthe Keller a enfin daigné faire ses débuts devant une caméra helvétique.

Bonne nouvelle: Fragile tient la route et aucun de ses participants n'aura à en rougir. Au-delà du joli coup de producteur et d'un prix du «Meilleur rôle secondaire» quasiment programmé à Soleure, il y a un vrai film, qui conjugue sensibilité et maturité, une écriture cohérente et une direction d'acteurs irréprochable. Mieux, chaque spectateur pourra sans doute s'y reconnaître un peu, entre des conflits familiaux insolubles et le désir d'un apaisement avant l'inéluctable fin.

Le conflit en question se cristallise sur un frère et une sœur, enfants de parents divorcés. A vingt ans passés, Sam et Catherine ont depuis longtemps perdu leur complicité d'enfance. Elle est partie faire ses études de médecine à l'étranger tandis que lui mène la vie d'artiste au bout du lac. Lorsque leur mère s'est découverte atteinte de la maladie d'Alzheimer, elle n'a pas voulu alarmer sa fille tandis que son fils a dû se transformer en infirmier à domicile. Peu avant d'entrer en EMS, elle réunit une dernière fois ses enfants à la maison....

Cette mère, c'est Marthe Keller, effectivement admirable de tendresse, de retenue et de discrétion dans un rôle assez bref, mais qui plane sur tout le film. Les jeunes Felipe Casto et Stéphanie Günther, respectivement aperçus dans Absolut (Romed Wyder) et Paul s'en va (Alain Tanner), sont heureusement au diapason, de sorte qu'aucune fausse note ne se dégage du film. Et la quête d'une justesse de tous les instants ne signifie pas gnangnan: avec très tôt une scène d'amour entre filles, filmée sans sourciller ni s'appesantir, Laurent Nègre situe la barre du réalisme au-delà des limites d'une bienséance timide.

Lorsque la mort survient, brutalement, Sam et Catherine sauront-ils y faire face? Et comment vont-ils surmonter leurs griefs respectifs pour trouver un nouvel équilibre, plus adulte? La réconciliation passera bien sûr par la mémoire, celle qui avait commencé à fuir leur mère, comme si elle était devenue un poids insoutenable.

On le voit, Fragile ne soulève que des questions qui peuvent concerner tout un chacun. Et on est reconnaisant de les voir abordées avec autant de tact, dans le cadre d'une fiction parfaitement vraisemblable. Crédible jusqu'à des lieux qui ont vraiment l'air habités, jusqu'à un jet d'eau a priori insupportablement cliché.

Ne manque ici qu'une ambition supérieure, qui permette précisément d'échapper à la fragilité d'un tel cinéma. Fragilité commerciale, par difficulté à susciter un désir de spectateur, mais aussi dans nos souvenirs, tant tout ceci a tendance à se diluer inexorablement dans la grisaille du quotidien.

Fragile, de Laurent Nègre (Suisse 2005), avec Felipe Castro, Stephanie Günther, Marthe Keller, Joël Demarty, Sandra Korol.