Peter Jackson a sans doute fait énormément de bien à son compte en banque et à sa Nouvelle-Zélande natale en y tournant la trilogie du Seigneur des Anneaux. Quatre ans et plusieurs milliards de dollars de bénéfices plus tard, on peut, par contre, sérieusement douter que son adaptation de l'œuvre de Tolkien ait fait du bien au cinéma. La preuve avec A la croisée des mondes - La boussole d'or, nouvel avatar d'un genre, l'heroic fantasy, qui a fort peu réussi au 7e art: pour un Excalibur (John Boorman, 1981) et un Conan le Barbare (John Milius, 1983), combien de Krull risible (Peter Yates, 1984) ou de Willow pathétique (Ron Howard, 1988) avons-nous enduré?

Et voilà qu'après les tiraillements laborieux d'Harry Potter à l'écran et surtout un Monde de Narnia: chapitre 1 - le lion, la sorcière blanche et l'armoire magique déjà peu supportable, La Boussole d'or annonce que le pire est peut-être à venir.

Le n'importe quoi numérisé

Peter Jackson a ouvert les portes d'un cinéma numérisé à outrance et dont les effets spéciaux permettent désormais de tout montrer, mais à quel prix? Celui de cette pénible Boussole, adaptation d'un roman culte publié par le Britannique Philip Pullman entre 1995 et 2000, qui grignote à tous les râteliers du succès: une Harry Potter préadolescente (ici, Lyra, 13 ans), une mission dangereuse dans le Grand Nord et la neige (bonjour Le Monde de Narnia), des animaux qui parlent (cousins des ours blancs d'une célèbre boisson gazeuse) et une pléiade de stars censées mettre des bâtons dans les roues de la petite héroïne. Et lorsque, après deux heures de péripéties aussi palpitantes et rythmées qu'un dimanche sans soleil, il apparaît que l'aventure sera «à suivre», l'horreur surgit: La Boussole d'or n'est «que» le premier volet d'une trilogie.

American bâille

Le studio New Line, pourtant producteur de la trilogie du Seigneur des Anneaux, prouve au moins avec cet échec artistique complet que le succès des films de Peter Jackson devait tout, absolument tout, à leur seul réalisateur. Que lui seul savait diriger des comédiens. Que lui seul savait donner une humanité à des personnages filmés devant des fonds verts. Que lui seul avait une vision d'ensemble cohérente. Proposer de rééditer le même exploit à Chris Weitz, inventeur de la trilogie graveleuse American Pie, c'était sans doute trop demander.

La Boussole d'or n'a guère, pour lui, que les hauts cris de groupes religieux qui l'accusent actuellement de porter un message hostile aux Ecritures. Après leur acharnement sur le nullissime Da Vinci Code, les défenseurs de la foi aiment décidément tirer sur des ambulances.

A la croisée des mondes - La boussole d'or (His Dark Materials: The Golden Compass), de Chris Weitz (USA 2007), avec Dakota Blue Richards, Nicole Kidman, Daniel Craig, Sam Elliott, Eva Green, Ian McKellen, Ian McShane. 1h54.