C'est du cinéma de papas. Au pluriel: Martin Scorsese, 64 ans, qui fait là ce que lui seul est capable de faire en matière de films de gangsters; et Jack Nicholson, 69 ans, qui électrise Leonardo DiCaprio et Matt Damon grâce à sa performance dans le rôle de Frank Costello, satanique parrain de la mafia irlandaise de Boston. Très exactement le South End de Boston. C'est en effet dans la capitale du Massachussets, et non pas dans le New York chéri du cinéaste, que Les Infiltrés transpose l'un des bijoux du thriller hongkongais: Infernal Affairs réalisé en 2002 par Andrew Lau et Alan Mak. Un polar sec et psychologique au succès si grand que deux suites ont été tournées (elles viennent de sortir en DVD).

Ecrivain et ancien rédacteur en chef de Spy Magazine qui n'avait qu'écrit qu'un script auparavant (Kingdom of Heaven de Ridley Scott, pas vraiment un modèle de finesse), le scénariste William Monahan a repris pour l'essentiel la trame hongkongaise, d'une simplicité géniale: un flic infiltré dans la mafia (ici, Billy Costigan, alias Leonardo DiCaprio) et un jeune mafieux infiltré dans la police (Colin Sullivan, alias Matt Damon) cherchent, chacun, qui est la taupe. Sauf que l'un, Costigan, n'est en contact qu'avec deux supérieurs qui connaissent son identité (Mark Wahlberg et Martin Sheen). Tandis que l'autre, Sullivan, a grandi sous l'aile de Frank Costello (Nicholson), dans un secret total. Le seul point de contact entre Costigan et Sullivan est la psy de la police (Vera Farmiga), dont ils tombent amoureux.

Cette dernière situation n'est pas des plus subtiles. Elle est même lourdingue, voire mysogyne (la fille craque si facilement qu'il y a de quoi décrédibiliser un siècle de disciples freudiens). De même, les signaux en morse d'Infernal Affairs sont remplacés par un usage frénétique du téléphone portable (boujour le placement de produits). A priori donc, l'ambition de Martin Scorsese paraît floue. Après l'enflure historique de Gangs of New York et The Aviator, qu'est-il allé chercher dans ce script préécrit sans lui? Un renvoi d'ascenseur à ce cinéma asiatique qui l'admire et qu'il admire? Il l'a dit, mais rien dans le style ou les thèmes des Infiltrés, hormis la présence ponctuelle d'un gang d'Extrême-Orient caricatural, ne ressemble à un hommage. L'occasion, alors, de marquer le pas et de se refaire une santé financière avant d'attaquer sa quatrième collaboration avec Leonardo DiCaprio, The Rise of Theodore Roosevelt? Il est vrai que Les Infiltrés, avec sa distribution luxueuse et sa ligne claire, est déjà, et de loin, le plus gros succès commercial du cinéaste avec, depuis sa sortie américaine, 120 millions de dollars amassés à ce jour (devant les 102 millions de The Aviator, les 79 millions des Nerfs à vif et les 78 millions de Gangs of New York).

Les Infiltré s présente donc d'abord l'allure d'un tour de (ré)chauffe: pour la solvabilité de DiCaprio et la technique de Scorsese. Résultat: un film superbement mis en scène et brillamment interprété. Autant dire, a priori, sans surprise, tant leurs talents respectifs ne sont plus à prouver. Dans la plongée d'ouverture sur Boston et la voix off de Nicholson («Je ne veux pas être le produit de mon environnement; je veux que mon environnement soit le produit de ce que je suis»), le cinéaste semble chercher à frégater du côté de Mystic River, le chef-d'oeuvre de Clint Eastwood. Mais lorsque, dans la minute qui suit, Scorsese couvre un long travelling avec le riff du «Gimme Shelter» des Rolling Stones, les jeux sont faits: papa Martin est de retour, et il a l'air bien décidé à prouver qu'il peut faire sauter la banque Hollywood.

Alors, comment se défaire de cette sensation de déjà-vu? De Mean Streets (1973) à Casino (1995), de Raging Bull (1980) aux Affranchis (1990), combien de fois Scorsese n'a-t-il filmé ces règlements de comptes sauvages, cette obsession paranoïaque de la surveillance, ces canailles sapés comme des milords? D'accord, mais décantation faite, une évidence s'impose: personne ne fait ça mieux que lui. Personne mieux que lui sait déplacer des personnages, leur insuffler des gestes de macho et leur donner des yeux de coupable. Le problème, c'est qu'il le sait. Cette fois plus que jamais. Du coup, le lot d'images étonnantes se fait plus clairsemé et Les Infiltrés finit par ressembler à une leçon de cinéma.

Et alors? Des leçons pareilles, par les temps courent, on en reprend volontiers à la louche. Jeux en miroir où chats et souris se confondent, ménagerie de félidés et de rongeurs tous taupes, Les Infiltrés transpire jusqu'au bout les huiles essentielles de Scorsese, jésuite incorrigible, flagellant notoire: fils rouges ludiques (des croix dans le décor annoncent les morts), humour tapi en désamorce de la violence, recueillement au moment de filmer les plus grands acteurs du monde comme des icônes religieuses (Nicholson imitant un rat). Dans ces moments-là, oui, c'est vraiment lui, le fameux Martin Scorsese. Et on ne s'en lasse pas.

Les Infiltrés (The Departed), de Martin Scorsese (USA 2006), avec Leonardo DiCaprio, Matt Damon, Jack Nicholson, Vera Farmiga, Alec Baldwin, Mark Wahlberg. 2h32.