Après deux premiers films considérés comme des classiques instantanés (American Beauty et Les Sentiers de la perdition), Sam Mendes signe «son» film de guerre:Jar-head. Le moment est évidemment propice, le lieu du scénario (l'Irak) aussi, de même que l'action, joli défi à son passé de metteur en scène de théâtre au Donmar Warehouse de Londres qu'il a fondé en 1992, puis à la Royal Shakespeare Company, au National Theater et, parti aux Etats-Unis, à Broadway. Pourquoi joli défi? Parce queJarhead est un film de guerre sans guerre, un film de guerre où les soldats, ceux de Desert Storm au début des années 90, n'ont pas de cible, à perte de vue, sinon le ciel couvert par la fumée noire des puits de pétrole en flammes.

Bref. Après s'être montré digne du roi de la comédie Billy Wilder avec American Beauty et proche des moments de virilité fragile atteints par certains films noirs de Raoul Walsh ou Nicholas Ray avec Les Sentiers de la perdition, Sam Mendes pose sa signature sur un memoriam guerrier, celui, érigé par des cinéastes comme Samuel Fuller ou Robert Aldrich, qui vomit l'absurdité du recours à la force et au sacrifice humain au nom d'un drapeau.

Impossible, surtout, de ne pas penser au Désert des Tartares, le livre de Buzatti. Et cela même si Jarhead ne passe pas loin du.. steack tartare. En effet, à vouloir se placer dans la lignée de Kubrick (les séquences d'entraînement fortement inspirées de Full Metal Jacket), à citer Francis Ford Coppola ou Michael Cimino (les Marines regardentApocalypse Now et Voyage au bout de l'enfer) et à faire lire L'Etrangerde Camus par son personnage principal, Sam Mendes frôle le ridicule et l'arrogance. Certains spectateurs trouveront même qu'il y plonge.

Mais il est également possible de voir le film autrement. Et d'aimer voir que, comme son héros, la réalisation de Mendes et les images sublimes de Roger Deakins, directeur de la photo attitré des frères Joel et Ethan Coen depuis quinze ans, imitent, piétinent, se révoltent, s'endorment, s'ennuient, se perdent, reviennent, planent. Et c'est bien la moindre des logiques puisqueJar-head est raconté, en voix off, à la première personne: Anthony Swofford, dit «Swoff», Marine ou, selon le surnom qu'on leur donne, «jarhead» (tête de jarre). L'acteur Jake Gyllenhaal, 25 ans, en odeur de sainteté ces temps-ci puisqu'on le reverra dès la semaine prochaine dans l'émouvant Brokeback Mountain d'Ang Lee, incarne ce personnage avec le flottement au fond des yeux et les doutes nécessaires. Une interprétation impressionnante qui s'inspire d'un personnage réel: le vrai Anthony Swofford est l'auteur du livre éponyme et autobiographique dont Sam Mendes s'est inspiré. Motivé, entraîné à tuer, engagé comme sniper, prêt à massacrer «Saddam insane» et à «botter des culs irakiens», il était fier de suivre la route étoilée de son grand-père et de son père, respectivement vétérans de la Deuxième Guerre mondiale et du Vietnam.

Sauf que, posté pendant des mois au Koweït, puis avançant entre les dunes déjà nettoyées par l'aviation, il n'avait pas eu la moindre mission à effectuer. Sinon celle d'inhaler des gaz, de prendre des médicaments inutiles aux effets secondaires dévastateurs, d'attendre, comme les autres, le jour où sa fiancée lui annoncerait qu'elle l'a trompé, de jouer au football américain avec un masque à gaz pour amuser la presse et de découvrir peu à peu les non-sens de ses supérieurs. C'est ce que le film raconte.

Moins roublard et cynique que Les Rois du désert (Three Kings, 1999) de David O. Russell qui fut le premier à tourner Desert Storm en ridicule, Jarhead entre donc dans la guerre par un personnage qui la désire sans jamais la trouver. Ce point de vue est inhabituel. Rehaussé par la proximité ambiguë du personnage de Troy (fiévreux Peter Sarsgaard), il est même passionnant et permet à Sam Mendes d'obtenir, dans quelques scènes inoubliables, une poétique macabre qui donne des frissons: les puits en feu, les corps des ennemis déjà calcinés, comme des victimes de Pompéi, par les bombes incendiaires, la déshydratation transformée en obligation militaire. L'absurde, partout, de cet Irak-là à cet Irak-ci, évidemment.

Jarhead, de Sam Mendes(USA 2005), avec Jake Gyllenhaal, Peter Sarsgaard, Chris Cooper,Jamie Foxx.