Culture

Le cinéma du mercredi. Jean-Michel Ribes: «L'absurde, c'est raconter autrement»

Le metteur en scène et directeur du Théâtre du Rond-Point de Paris Jean-Michel Ribes revient à la réalisation le temps d'une fantaisie baignée de surréalisme. Il y moque gentiment les visiteurs de musées de tout poil. Interview.

Le phrasé est proche de celui de Fabrice Luchini. Lié et articulé, chanté, avec quelques intonations sèches. Une parole théâtrale, pleine d'envergure, mais aussi précise, parfois cassante. Jean-Michel Ribes, bientôt 62ans, est un homme de théâtre. Directeur du Théâtre du Rond-Point à Paris, metteur en scène volontiers provocateur, le réalisateur de séries à sketches comme Palace ou Professeur Rollin jette cette semaine dans la mare aux comédies à la française une satire absurde, Musée haut, musée bas, adaptée de sa pièce de théâtre à succès. Entre populaire et conceptuel.

Le Temps: La Comédie-Française utilise en général le modèle du théâtre de boulevard. «Musée haut, musée bas»se construit au contraire sur une notion, celle de l'art interprété par un public...

Jean-Michel Ribes: C'est comme dans un musée: on passe de la salle des surréalistes aux impressionnistes, puis aux sarcophages égyptiens, ensuite aux toilettes, à la cafétéria, etc. Mon film se construit, ainsi, de salles différentes. Sauf que les chefs-d'œuvre ne sont pas les tableaux, ce sont les hommes qui regardent les chefs- d'œuvre. Je n'ai pas fait un film pour un agrégé de l'Ecole du Louvre, mais pour le rapport des gens à l'art. Le musée est un endroit propice à des histoires et des comédies dérapantes, fantastiques en même temps que tout à fait réelles car on y voit des personnages qui sont dans un quotidien habituel. Une vraie galerie de portraits. Dans un musée, c'est la moindre des choses.

- Ce film baigne d'absurde, on pense, par exemple, à Ionesco...

- Ce film a en tout cas une qualité: chacun a des références différentes. Cela me fait penser à Marcel Duchamp quand il disait que l'œuvre est faite par celui qui la regarde. Quand un film provoque de la créativité ou quand le spectateur devient auteur, j'adore ça! On m'a parlé de Buñuel, des Monty Python, de Jacques Tati. Bizarrement, personne ne m'a dit que c'était une comédie de boulevard. On est dans l'absurde, dans du décalé, ce qui est mon domaine. Montrer le monde à l'envers permet de voir combien il est ridicule à l'endroit. L'absurde, à la différence du comique immédiat, permet de s'attaquer aux racines du système et à démonter une réalité qu'on nous vend comme ce qu'il y a de mieux. J'ai voulu montrer qu'on peut trouver, dans un musée, encore un peu d'oxygène pour sortir de cette purée de pois dans laquelle on vit qui est basée sur l'argent, l'économie. C'est un des derniers endroits où on peut rêver, où on peut se dire que tout n'est pas foutu. C'est notre survie, c'est ça le vrai environnement. C'est l'art qui prend corps, quelque chose qu'on fabrique nous-même pour se sauver d'une espèce de réalité soi-disant définitive qui nous étouffe. Je pense que l'environnement, c'est plus cela que de sauver des escargots en Indonésie.

- L'absurde autorise aussi un humour insolent, parfois contestataire...

- Oui, il permet de démonter les systèmes, faire rire avec les certitudes. L'absurde, c'est une fantaisie, c'est raconter autrement des histoires. Si les artistes parlent de ce qu'on voit tous les jours dans la rue ce n'est pas la peine d'en faire un film. L'art, c'est pour bouger les choses, tenter de sortir du ronron et du formatage dans lequel on vit. Si l'art n'est pas un peu scandaleux, ça ne sert à rien. Et si les artistes ne tentent pas de bouger les lignes ou d'offrir un autre univers alors qu'ils tiennent un garage! J'ai envie d'art, moi.

- L'un de vos personnages est une œuvre vivante qui pense signifier quelque chose et qui se demande s'il serait toujours une œuvre d'art s'il ne signifiait plus rien...

- Beaucoup de gens, dont moi, pensent que le sens tue tout. C'est vrai. Signifier quelque chose est-il une obligation pour une œuvre d'art? Je ne crois pas et je veux avant tout que les gens s'amusent.

- Y a-t-il plus de risque au cinéma que dans un théâtre subventionné?

- Le Rond-Point se finance tout de même à 60% de recettes propres. Pour le film, mes producteurs, dont Dominique Besnéhard qui m'a poussé à adapter ma pièce, m'ont beaucoup protégé car le cinéma aujourd'hui est pour le moins conventionnel. Ce qui fait que j'ai été très libre. Au théâtre, on fait que ce qu'on aime: le risque et l'impertinence joyeuse ne m'ont jamais fait peur, au contraire. Les modes de financement n'ont rien à voir: l'un est artisanal, l'autre est industriel.

- A faire une comédie mêlant l'art et le populaire, on pourrait vous taxer de populisme...

- Je ne crois pas. C'est une satire. Il n'y a pas de mépris, ni sur les gens, ni sur l'art. Dès qu'on va ailleurs, il y a une espèce de conservatisme qui se réveille.

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