On ne l'attendait plus, le voilà qui sort enfin, une année après ses premières mitigées à Cannes et Locarno. Victime d'une évidente perte de confiance de son distributeur, Le Voyage du ballon rouge s'en tire pourtant mieux que la plupart des films de Hou Hsiao-hsien, même pas achetés pour la Suisse. Mais qu'a donc de si spécial ce cinéaste taïwanais, reconnu comme l'un des plus grands artistes vivants mais toujours jugé hors de portée du public? Il pense autrement, et filme autrement. Ce qui, selon le point de vue, est soit insupportable soit merveilleux.

Avec pour la première fois devant sa caméra des lieux étrangers mais nettement plus familiers pour nous, ce film tourné à Paris avait un peu l'allure d'un test. La référence explicite au très désuet le Ballon rouge d'Albert Lamorisse (1956) n'était pas de nature à rassurer. Maître Hou allait-il se dégonfler comme une baudruche avec cette commande passée par le Musée d'Orsay?

Pour nous, il s'en sort au contraire avec une légèreté admirable. Sans doute parce qu'il est de ceux qui cherchent encore plutôt qu'ils ne prétendent avoir trouvé. Et pas plus que son premier film de commande Café Lumière (2004), tourné à Tokyo pour le centenaire de Yasujiro Ozu, n'était un «à la manière de», ce Voyage ne saurait être un simple hommage.

Paris vu de Chine

Certes, comme chez Lamorisse, tout commence par un garçon suivi par un mystérieux ballon rouge. Mais au détour d'une rue, voilà soudain qu'un drôle de visage tout rond prend la relève: celui de Song, étudiante en cinéma chinoise, engagée par Suzanne, la mère de Simon, pour être la nouvelle nounou de ce dernier. C'est pourtant Suzanne, marionnettiste débordée dans son quotidien, qui s'imposera comme le personnage principal. Délaissée par le père de Simon, un écrivain en résidence au Canada, elle cherche à faire partir un sous-locataire mauvais payeur dans l'espoir de ramener au bercail sa fille d'un premier mariage, qui vit avec son père à Bruxelles. Ouf!

Difficile de cerner la part de l'écrit et de l'improvisé, du prévu et de l'imprévu, dans tout cela. Et surtout, inutile d'attendre un récit bouclé, où tout serait donné. N'empêche: la simple grâce du filmage et le plaisir du jeu sans entraves des acteurs valent déjà le détour. Après, les plus observateurs sauront voir le subtil système d'échos tissé par le cinéaste: de Song qui filme à son tour avec sa caméra DV un remake du Ballon rouge à l'intérêt de Suzanne pour un vieux maître de marionnettes chinois, les mises en abyme ne manquent pas, jusqu'à la visite au Musée d'Orsay où une maîtresse questionne les enfants devant Le Ballon de Félix Vallotton («Depuis où regarde le peintre?»). De même que l'appartement se situe sur deux étages, le film est manifestement construit sur deux niveaux de lecture.

L'enfance sacrifiée

Fort de ce discours de la méthode - à la fois intuitive et très organisée - pour saisir l'esprit d'un lieu, on devine mieux le propos. Entre les parents fantomatiques de Vallotton et Lamorisse et la cellule familiale éclatée de ce film-ci, il n'y a en effet qu'un pas. Symptôme de l'époque ou discours plus intemporel sur une certaine tristesse de l'enfance, toujours contrainte à s'inventer des amis imaginaires, tel ce fameux ballon? Une lumineuse séquence en flash-back, qui voit Simon et Louise entrer dans un vieux bistrot du canal Saint-Martin en dit long sur les désirs secrets de l'enfant, qu'aucune PlayStation ne saurait compenser. Même le cœur de Paris ne saurait résister à la globalisation de l'ultramoderne solitude dont l'auteur de Millennium mambo s'est fait le chroniqueur.

Reste heureusement l'art véritable, dernier refuge dans ce monde de stress. A l'évidence, Le Voyage du ballon rouge en fait partie, tant on s'y sent bien. Les flottements du mystérieux ballon, l'insouciance du gamin, les «d'accord» de la discrète Song, les sautes d'humeur d'une lumineuse Juliette Binoche, tout cela est saisi avec une remarquable douceur par le cinéaste qui sait par ailleurs s'effacer comme peu d'autres. Plus peintre que romancier, maître Hou nous a donné une magnifique leçon de cinéma. Puissent à présent de jeunes cinéastes s'en inspirer, pour sauver un art que tant d'autres poussent à sa perte!

Le Voyage du ballon rouge, de Hou Hsiao-hsien (France/Taïwan 2007), avec Juliette Binoche, Simon Iteanu, Fang Song, Hippolyte Girardot. 1h53