Ce devait être l'automne royal du cinéma vaudois, et par extension romand, avec le passage à la fiction de Jean-Stéphane Bron (Maïs im Bundeshuus - le génie helvétique) et la confirmation de son collègue Lionel Baier (Garçon stupide), deux talents parmi les plus prometteurs du pays. Las! Même si tous deux se retrouvent nominés aux prochains Prix du cinéma suisse, il n'y a pas de quoi pavoiser. Après la relative déception de Mon frère se marie, on peut en effet parler d'échec sans appel pour Comme des voleurs (à l'Est) où le jeune Baier (30 ans) succombe à son péché mignon d'immodestie.

Le parcours festivalier du film, vainement attendu à Cannes puis Locarno ou Venise pour finir repêché sans gloire par Cinéma Tout Ecran, en dit long sur un malaise apparemment partagé. L'ambition, rendue explicite lors d'un dialogue à mi-parcours, aura été de tenter une sorte d'autofiction - genre littéraire déjà passablement indigeste - au cinéma. Après s'être offert le rôle de l'ami-mentor du héros (Pierre Chatagny) dans son controversé Garçon stupide, Baier s'est en effet accordé cette fois le rôle principal, celui d'un homonyme fils de pasteur, homosexuel affiché et lausannois avec des origines polonaises. Comme lui.

Mais attention!, ce ne saurait être vraiment lui, puisque le Lionel Baier du film n'est qu'un petit employé de la Radio suisse romande doublé d'un jeune romancier prometteur et que rien de l'aventure racontée n'est réellement arrivé. Pauvre mascarade, en vérité, qui n'empêche pas la décision de s'avérer fatale, tant le cinéaste aura surestimé son charme à l'écran, et par-là même l'intérêt de son scénario, qui devait en découler.

Maladresses de jeu et d'écriture mises à part, le film débute pourtant de manière plutôt prometteuse, comme un mélange de comédie familiale, de mœurs et d'apprentissage. Après avoir découvert par hasard des ascendances polonaises cachées par ses parents, Lionel rencontre Ewa, une jeune fille au pair polonaise en situation illégale. Bientôt lui vient l'idée d'un mariage blanc. Peut-être même pas si blanc que ça, au grand dam de son ami Serge et de sa sœur Lucie, tandis que ses parents semblent ravis de ce revirement. Excédée, Lucie, qui s'occupe de sans-papiers et a une vision nettement moins romantique des choses, finit par «enlever» Lionel pour le ramener à la réalité, en allant le confronter à ces fameuses origines.

Et la comédie de se transformer en road movie, avec son lot d'étapes (Auschwitz, pour rien), de rencontres (dont un gentil étudiant en cinéma gay) et de mésaventures drolatiques (la peur de se faire arnaquer, jamais au bon moment), jusqu'à Varsovie, où seront révélés la part manquante de l'arbre généalogique ainsi que l'avenir de la famille Baier.

L'ennui, c'est qu'à l'écran, rien de tout cela ne dépasse le gentiment médiocre. Entre d'un côté des dialogues semi-improvisés trop naturalistes et un filmage quelconque à la caméra DV, et de l'autre des citations appuyées (Blaise Cendrars, Michel Soutter, John Ford), sans oublier un accompagnement musical emprunté à Ravel, le fossé se creuse irrémédiablement. La mise en abyme paraît bien limitée (pour comparaison, voir le méconnu Pourquoi (pas) le Brésil de Laetitia Masson), le road movie désespérément plan-plan (idem avec Blue Moon de l'Autrichienne Andrea Maria Dusl, 2002). Seule la relation frère-sœur tient à peu près la route, encore heureux, vu qu'elle tend à devenir le cœur du film.

Prétentieux, ce petit cinéma en liberté, a priori plutôt sympathique? Dans la mesure où son auteur ne montre jamais avoir les moyens de ses ambitions, assurément. Entre autofiction et autosatisfaction à bon compte, le pas est vite franchi. Piètre comédien, Lionel Baier ne rejoint bien sûr en cela que les 99% de ses confrères. Il ne lui reste plus qu'à le reconnaître, ce qui compromettrait son projet de tétralogie de quatre films liés aux points cardinaux. Ou alors à persister en pariant sur ses capacités à devenir le Truffaut, le Fassbinder ou le Xavier Beauvois du cinéma suisse. A ses risques et périls.

Comme des voleurs (à l'Est), de Lionel Baier (Suisse 2006), avec Lionel Baier, Natacha Koutchoumov, Alicja Bachleda-Curus, Michael Rudnicki, Stéphane Rentznik. 1h44.