Gonflé à bloc, un chanteur de rock se lance dans le public et... s'écrase au sol sans que personne n'ait esquissé un geste pour le rattraper. Le gag n'est pas nouveau, on l'avait déjà vu dans School of Rock de Richard Linklater. Ce qui l'est déjà plus, c'est la réaction du guitariste, scandalisé: «Quand quelqu'un se jette de la scène, c'est parce qu'il a confiance!»

Drôle d'oiseau que ce Stefano, 36 ans, rebelle attardé qui traîne sa silhouette dégingandée dans un groupe de punk-rock où il fait figure d'ancêtre. Sur ce, rentré plus tôt que d'habitude, il surprend sa petite amie dans les bras d'un jeune rival, encaisse en silence, prend ses cliques et ses claques et quitte Rome. Cap sur Rimini, pour soigner en province une confiance sérieusement entamée, dans sa famille bourgeoise qu'il n'a plus vue depuis des années.

Cette Rimini-là n'est pas plus celle des Vitelloni de Fellini que le cinéma italien sous Berlusconi ne ressemble à celui des glorieuses années 1950. Il n'empêche qu'à sa manière, Ciao Stefano (Non pensarci) renoue avec la meilleure tradition de la comédie italienne.

Salué comme un petit miracle à la dernière Mostra de Venise (hors compétition), vanté par le vétéran Mario Monicelli, ce film doux-amer tranche en effet agréablement avec un tout-venant comique italien, gras et abyssal (celui des Neri Parenti, Carlo Vanzina, Leonardo Pieraccioni & Co). Elle marque le retour au premier plan de l'Emilien Gianni Zanasi, né en 1965 à Modène et déjà auteur de trois longs-métrages prometteurs qui n'ont pas franchi nos frontières dans les années 1990. Un proche de Nanni Moretti qui a payé cher son indépendance et pourrait avoir mis beaucoup de lui-même dans le personnage de Stefano.

Comment se passe donc ce retour du fils prodigue? Mal, bien sûr. Même reçu à bras ouverts, il ne tarde en effet pas à remarquer que le cocon familial a bien changé. Remis d'un infarctus, son père a lâché les rênes de son entreprise pour se consacrer au golf, sa mère livrée à elle-même assiste à des séminaires «chamaniques» quand elle n'abuse pas de tranquillisants, sa sœur Michela a lâché ses études pour s'occuper de dauphins dans un parc aquatique et son frère Alberto, en instance de divorce, mène droit à la faillite l'entreprise familiale de cerises à l'eau-de-vie. Sans compter les anciens copains d'école qui végètent au bar. Bref, tout fout le camp et, au lieu de se soigner, Stefano va devoir s'occuper de tout ce petit monde. Ce qui est bien sûr ce qui pouvait lui arriver de mieux...

Même s'il se croit plus malin, Stefano a tout faux, comme lorsqu'il lance à ses parents interloqués que Michela est lesbienne. Ce qu'il découvrira, d'une décadence industrielle avancée au secret bien gardé de sa propre naissance, n'a rien de bien joyeux et pourrait valoir comme métaphore pour l'état actuel du pays. Pourtant, on s'amuse, tant le cinéaste a su conserver une touche légère, se montrer aussi généreux et fantaisiste que grinçant. Quant aux comédiens, ils sont tous excellents, de l'attachant «perdant» Valerio Mastandrea (Tutti giù per terra, Velocità massima) au gros Giuseppe Battiston (l'acteur fétiche de Silvio Soldini) en passant par la douce Anita Caprioli en sœur de rêve et la belle Caterina Murino, dans le rôle d'une call-girl séduite par l'innocence d'Alberto.

Ne manque à ce film sympathique qu'un chouia de cruauté et des images plus mémorables pour renouer avec les grands devanciers de la comédie italienne (les Pietro Germi, Mario Monicelli et Dino Risi) et rivaliser avec leur seul héritier actuel, Paolo Virzì (Caterina va in città). Trop obsédé par le rythme, Zanasi ne laisse rien dépasser, n'ose faire déraper aucune séquence. Et même s'il parvient à boucler joliment sa comédie dépressive, on est en droit de trouver sa conclusion un peu facile. «Ne pas y penser», ou «pas de souci» (tout finira bien par s'arranger), comme le suggère le titre original, n'est-ce pas ce que tout le monde voudrait entendre, pour ne pas avoir à remettre en question quoi que ce soit?

Ciao Stefano (Non pensarci), de Gianni Zanasi (Italie 2007), avec Valerio Mastandrea, Anita Caprioli, Giuseppe Battiston, Caterina Murino, Teco Celio, Gisella Burinato. 1h48.