Depuis 1964 et le succès planétaire de sa chanson «As Tears Go By» écrite par Mick Jagger et Keith Richards, le cinéma et la télévision faisaient du coude à la fille de la baronne Erisso et du major Glynn Faithfull, descendante directe de l'infâme comte Leopold von Sacher-Masoch. Pourtant, les mariages du film (du théâtre et des séries, puisqu'elle y est souvent apparue) avec l'égérie Marianne Faithfull n'ont abouti qu'à de rares réussites à l'écran, petit ou grand: Anna de Pierre Koralnik (1967), comédie musicale écrite par Serge Gainsbourg pour la télévision et avec Anna Karina et Jean-Claude Brialy; Girl on a Motorcycle de Jack Cardiff (1968) où elle carburait face à Alain Delon; Hamlet de Tony Richardson (1969) où elle incarnait Ophelia.

Il a fallu attendre l'an 2000, et la sagesse de sa soixantaine approchante peut-être, pour que Marianne Faithfull puisse même envisager une reconversion dans le cinéma au cas où elle perdrait sa voix atypique. Outre les quelques apparitions qu'elle semble goûter (jouer Dieu dans la série Absolutely Fabulous), Patrice Chéreau l'a recrutée pour son drame anglais et sexuel Intimacy (2001), Gus van Sant pour le segment «Le Marais» du film à sketches Paris, je t'aime (2006) et Sofia Coppola pour Marie-Antoinette. Mais c'est sans doute le premier rôle qu'elle tient dans Irina Palm, succès surprise de la dernière compétition de Berlin (et Prix du public), qui consomme enfin l'union du cinéma avec l'extraordinaire personnalité de Marianne Faithfull.

Irina Palm, coproduction européenne, est le deuxième film réalisé par le Germano-Belge Sam Garbarski (après Le Tango des Rachevski en 2004) et coécrit par le Français Philippe Blasband (scénariste de films aussi importants qu'Une Liaison pornographique ou Thomas est amoureux). Marianne Faithfull y interprète une mamie anglaise, Maggie, qui ne fait vraiment pas dans la dentelle. Apprenant que l'unique opération qui pourrait sauver son petit-fils malade est extrêmement onéreuse puisqu'elle implique un déplacement en Australie, Maggie cherche un travail. Attirée par une annonce accrochée sur une vitrine d'un sex-shop de Soho, elle rencontre le patron Miki (savoureux Miki Manojlovic découvert dans les films palmés d'or d'Emir Kusturica, Papa est en voyage d'affaires et Underground). Pas du tout rebuté par l'âge de Maggie, il lui propose un job: séparée des clients par un mur percé d'un trou où ils peuvent glisser leur sexe, elle les fait jouir en les caressant. Situation graveleuse, bien sûr, sauf que très vite, sa réputation attire bientôt les foules: Maggie, rebaptisée Irina Palm, a les mains les plus douces du Royaume.

Après Les Mamies font pas dans la dentelle de la Zurichoise Bettina Oberli et surtout les comédies anglaises dont celle-ci s'était inspirée (Calendar Girls où des mamies posaient nues pour un calendrier et Saving Grace où une mamie cultivait du cannabis), il paraît évident d'accrocher Irina Palm à la même branche scénaristique. A tort: Irina Palm, en grande partie grâce à l'interprétation tout en retenue de Marianne Faithfull, se distingue par sa gravité. La comédie n'est jamais loin, le rire explose même parfois, mais, la plupart du temps, il reste coincé dans la gorge.

Malgré un sujet qui a fait le beurre de succès comme Full Monty (le sexe à la rescousse des soucis d'argent), Sam Garbarski et Philippe Blasband ne courent pas après le gag à tout prix. Sans retenir des situations naturellement drôles, telles les petites habitudes prises peu à peu par leur employée du sexe qui s'amène avec son pot à fleurs et son tablier, ils adoptent une posture plutôt mélancolique, presque triste, qui peut rappeler le cinéma de Mike Leigh (Secrets & Mensonges). Marianne Faithfull, encore une fois, est hautement responsable de cette tonalité. Crédible de bout en bout en veuve fidèle (faithfull) à son défunt mari et à ses principes, affublée d'une coiffure impossible, elle impose des expressions faciales minimalistes dignes de Buster Keaton et une lourdeur corporelle qui ne se retournent jamais, en ingratitude ou en moquerie, contre Maggie.

Grâce à Marianne Faithfull, et à la finesse de la mise en scène, Irina Palm est un des rares films récents qui pratique l'art délicat de la comédie en riant «avec» son personnage plutôt qu'à ses dépens. L'actrice grave sur chaque image la densité de son expérience de vie et d'une certaine candeur qui ajoute enfin, et de si belle manière, le sexe aux drugs (dont elle est sortie) et rock'n'roll qui en ont fait une figure centrale de l'art contemporain. Avec ce cinéma enfin digne d'elle, le tableau est complet. Et cet étrange sentiment, dès la première image d'Irina Palm, que cet art a été inventé pour la filmer.

Irina Palm, de Sam Garbarski (Belgique, Luxembourg, Grande-Bretagne, Allemagne, France 2006), avec Marianne Faithfull, Miki Manojlovic, Kevin Bishop. 1h43