Quand le producteur Andres Pfaeffli, de Ventura Film, lui a proposé de réaliser un documentaire sur Gottlieb Duttweiler, le père de la Migros, comment Martin Witz aurait-il pu refuser? D'autant que, scénariste parmi les meilleurs de Suisse (Wendel, Dreissig Jahre et, dernière sélection suisse à la Quinzaine des réalisateurs de Cannes en 1992, Am Ende der Nacht pour Christoph Schaub, Filou pour Samir,...), mais aussi technicien (sur le son pour l'oscarisé War Photographer de Christian Frei), Witz, né en 1956, n'avait passé à la réalisation.

Dutti - Monsieur Migros était donc un baptême du feu. Face auquel, vue la personnalité de Duttweiler, Martin Witz s'est quasiment brûlé, immolé par la force des archives, incendié par la sympathie qu'il a fini par éprouver pour son sujet. Il a heureusement pu compter sur ses grandes qualités: un sens de l'organisation de la matière hérité de son passé scénaristique et une grande modestie.

Le Temps: En allemand, votre film s'intitule «Dutti der Riese» et, en français, «Dutti - Monsieur Migros»: parce que Gottlieb Duttweiler est moins connu des Romands?

Martin Witz: J'ai effectivement l'impression que le phénomène Dutti est plutôt alémanique, et qu'il concerne d'abord les gens qui l'ont connu avant sa mort le 8 juin 1962. Si bien que, même si je me réjouis de pouvoir montrer mon film aux Suisses francophones, je ne me fais pas d'illusions. Les plus curieux découvriront au moins un compatriote un peu fou, au sens positif du terme.

- On peut s'étonner que, dans un film de 2008 sur la Migros, sa concurrence avec Coop, par exemple, ne soit jamais évoquée.

- Parce que c'est un film sur Duttweiler et pas sur la Migros. Certains spectateurs me l'ont reproché, mais je n'éprouve aucun problème à défendre ma décision: il était déjà tellement difficile de limiter la vie de Dutti sur une longueur de 90 minutes. Il n'y avait tout simplement plus de place dans le film.

- Du coup, votre film ne fait-il pas l'apologie du «c'était mieux avant»?

- Peut-être. Personnellement, j'estime que le film ne donne pas une réponse à cette question.

- Votre documentaire montre qu'à sa création, la Migros s'adressait d'abord aux femmes et que la présentation des produits répondait au fait, établi selon Duttweiler, que celles-ci n'aiment pas la symétrie...

- Oui, ce qui a induit, d'emblée, une esthétique plutôt minable à la Migros. Du moins à mes yeux, car il faut croire, vu son succès, que Dutti n'avait pas tort. Peut-être faut-il aussi croire que l'esthétique ne compte guère dès lors que les prix sont bons.

- Admiriez-vous Gottlieb Duttweiler avant le film?

- Je ne l'aimais pas particulièrement parce que je ne le connaissais pas. En travaillant sur les archives, j'avoue que j'ai commencé à admirer sa chaleur, son humour et ses ruses, surtout celle qui a consisté à relier un altruisme moral avec du business pur. J'ai vraiment éprouvé de la sympathie pour ce vieux renard et j'ai essayé de l'évoquer sans tomber dans l'hagiographie.

- Jusqu'où la Migros s'est-elle impliquée? Avait-elle un droit de regard?

- Hormis avec une aide minime du Pour-cent culturel, elle est restée en dehors. Surtout, elle nous a ouvert sans restriction ses archives audiovisuelles. Il faut savoir que Dutti avait fait filmer toute sa vie. Un vrai paradis pour un documentariste. Il a fait filmer ses premiers camions itinérants, son premier magasin, ses usines, des films de propagande politique aussi, et même, quand les méthodes de la Migros ont été contestées dans les années 50, des fictions comiques destinées à gagner les cœurs des consommateurs. Bref, ce sont des archives énormes, localisées à Zurich et qui étaient en voie de numérisation avant mon arrivée.

- Est-il facile de garder son sens critique quand on se retrouve, le premier, face à un tel trésor?

- Ce n'était pas facile. Je dois même avouer que cette somme d'archives m'a donné, petit à petit, envie de le montrer de manière positive, de le défendre. Sans l'idéaliser, mais avec sympathie: de nos jours, il n'est plus du tout courant de rencontrer des entrepreneurs de ce calibre dotés d'un grand cœur. Et il faudrait être naïf pour penser que nous en reverrons prochainement.

- Ce que vous dites n'est-il pas un peu idéaliste? On dit que la Migros a été fondée sur le modèle démocratique de la Suisse, mais il s'agissait en fait d'une fausse démocratie où Duttweiler exerçait un pouvoir paternaliste et sans partage.

- Vous avez raison. Pour la Migros de Duttweiler, la démocratie n'était qu'un décor. Chacun savait parfaitement qui était le chef. Aujourd'hui encore, c'est une entreprise menée par des CEO, même s'ils ne s'appellent pas comme ça.

- Etes-vous d'accord pour dire que, dans le film, Duttweiler fait moins penser à un Robin des Bois au grand cœur qu'à Christoph Blocher?

- Absolument. C'est un parallèle stupéfiant: ce sont deux hommes d'affaires à succès; deux populistes; deux bêtes médiatiques; deux politiciens égocentriques; deux pourfendeurs des élites; deux patriotes forcenés; deux hérauts d'une Suisse antique et rurale; deux personnes qui aiment se montrer en amateurs d'art... Mais attention, il existe deux différences fondamentales entre Gottlieb Duttweiler et Christoph Blocher. D'abord, la conception de capital social de Duttweiler, qui impliquait une responsabilité automatique de l'homme fort à l'égard des plus faibles, est le contraire absolu du néolibéralisme représenté par le populisme de droite façon Blocher. Ensuite, au-delà de la frontière suisse, il n'y a, pour Blocher, que des étrangers bizarres, des lois incontrôlables et des dangers, alors que, pour Duttweiler qui était proeuropéen, la Suisse était un pays fort qui pouvait aider. Duttweiler, après avoir sauvé la ménagère avec la Migros, après avoir sauvé la Suisse avec son propre parti, espérait pouvoir stopper la Guerre froide, nourrir l'Afrique et sauver la planète. C'était un état d'esprit plus amusant, libre et généreux. Blocher joue sur la peur. Dutti jouait sur l'espoir.