Héros de la société du spectacle ou sombre crapule? Le personnage de Jacques Mesrine, né à Clichy-La-Garenne le 28 décembre 1936 et exécuté par le Bureau de recherche et d'intervention (BRI) le 2 novembre 1979, a suscité plusieurs fois l'excitation de réalisateurs: André Génovès (Mesrine en 1983, avec Nicolas Silberg dans le rôle du gangster), Hervé Palud (Jacques Mesrine, Profession ennemi public, documentaire de 1984), Arnaud Sélignac (La Chasse à l'homme, téléfilm de 2006 avec Serge Riaboukine). Mais aucun de ces films, on s'en souviendrait, n'a eu l'impact de l'immense campagne de marketing qui accompagne les deux films-événements signés par l'exigeant Jean-François Richet (Etat des Lieux, Ma 6T va Craquer, De l'Amour, Assaut), produits par Thomas Langmann (Astérix aux Jeux olympiques), incarnés par Vincent Cassel et adaptés du roman autobiographique de Mesrine (L'Instinct de mort) par le débutant Adbel Raouf Dafri.

Avec un budget de près de 100 millions de francs, l'un des plus élevés de l'histoire du cinéma français, le film doit absolument ameuter les foules. C'est naturellement son principal souci, loin devant toute considération politique, historique, culturelle ou philosophique, cette dernière consistant à s'interroger sur le retour des grandes figures hissées au rang de rebelles car passés maîtres dans la manipulation de la société du spectacle: ces derniers mois, le cinéma français a en effet réanimé le Gang des postiches (Le Dernier Gang), Albert Spaggiari (Sans arme, ni haine, ni violence) et il est évident que le récent Coluche d'Antoine de Caunes entre pleinement dans cette nostalgie. Nostalgie de quoi? Des pourfendeurs de la politique? Du cinéma français des années 70? De célébrités autrement plus admirables que celles issues de la téléréalité?

Mesrine n'en dit malheureusement rien. Ses quatre heures de métrage cherchent d'abord à rentrer dans les frais. Outre le marketing et la promotion qui s'emploie à concasser la nuance et la réflexion en faisant croire qu'il en subsiste dans le film, certains ingrédients constitutifs de cet immense projet ne trompent pas. D'abord, Thomas Langmann a utilisé la technique des frères Weinstein pour le Kill Bill de Quentin Tarantino: scinder le film en deux et faire ainsi passer le public deux fois à la caisse (le second volet sort le 19 novembre).

Cette façon de renflouer n'a jamais marché dans l'histoire du cinéma. Et il n'y a quasiment aucune chance pour qu'elle fonctionne avec Mesrine. La promotion a en effet commis une terrible erreur: montrer les deux films à la critique. L'Instinct de mort, puis L'Ennemi public n°1 à la suite. Car L'Instinct de mort, l'épisode visible actuellement, porte les germes d'un très grand film. Il répond à 100% oui à la question: le réalisateur Jean-François Richet, l'enfant des banlieues qui manifestait à ses débuts une hargne sans pareille contre tout système industriel, devait-il cautionner cette entreprise commerciale? Oui, parce que, dans ce film, qui couvre chronologiquement la première partie de la vie de Mesrine, le cinéaste parvient à un équilibre parfait entre film d'action et engagement politique, du traumatisme du jeune Jacques soldat poussé à pratiquer la torture en Algérie aux inégalités qui le scandalisent ensuite, en passant par son combat contre la maltraitance dans les prisons de haute sécurité, au Québec d'abord, puis en France. Palpitant de bout en bout, le film est porté par un Vincent Cassel impressionnant, tout en cassures et qui va jusqu'à prendre vingt kilos. Dans un film de producteur, le réalisateur n'a de liberté que sur le choix des cadres, sur la façon de filmer. A partir d'un scénario plutôt objectif et qui ne cherche pas à faire de Mesrine un héros, mais plutôt un mégalomane brillant et rongé de l'intérieur (Vincent Cassel a dans un premier temps rompu son contrat pour obtenir cette condition), Richet va plus loin, maîtrise le propos et le style comme peu de cinéastes en France actuellement, grandi qu'il est, sans doute, par son expérience hollywoodienne récente (un épatant remake d'Assault de John Carpenter). Le récit appuie un peu sur les pétarades, la violence et les scènes de sexe pour inciter le chaland à repasser en novembre, mais, pour l'essentiel, il s'agit bien d'un film de Richet.

Malheureusement, il y a le deuxième film, L'Ennemi public n°1, dans lequel tous les efforts partent en vrille. Soudain, le récit se délite, perd son point de vue. La caméra semble abandonner la partie, prendre ses distances. Les acteurs ne paraissent plus aussi bons ni concernés. Il y a de quoi: une séquence chez un bijoutier (bonjour le placement de produit) devient un clip tiré de Pretty Woman; Olivier Gourmet se planque sous les cheveux gris et la barbe en collier du commissaire Broussard pour cacher sa honte; Ludivine Sagnier s'éteint un peu plus d'une scène à l'autre. Une effarante dégringolade jusqu'au fond du ridicule, atteint lorsque Gérard Lanvin apparaît dans le rôle du Marseillais Charlie Bauer: emperruqué comme la quasi-totalité du casting, il semble menotté dans un pitoyable numéro d'imitation de Fernandel. Entre Mesrine et Don Camillo, une seule différence subsiste alors: le premier ne fait pas rire. Mais alors pas du tout.

Mesrine: L'Instinct de mort, de Jean-François Richet (France 2007), avec Vincent Cassel, Gérard Depardieu, Ludivine Sagnier, Cécile de France, Mathieu Amalric, Michel Duchaussoy, Samuel Le Bihan, Olivier Gourmet, Gérard Lanvin. 1h53. Mesrine: L'Ennemi public n°1, sortie le 19 novembre.