Il fut un temps où ce film aurait été produit par la Fox ou la Warner. Aujourd'hui aux Etats-Unis, il semblerait qu'un drame adulte, sans fusillades ni carambolages, ados attardés ou tueurs sadiques, superhéros ou hyperméchants, simplement ancré dans la réalité sociale du pays, ne peut plus être qu'un film indépendant. C'est ainsi que The Visitor de Thomas McCarthy a dû se frayer son chemin par les festivals de Toronto (lieu de sa première en septembre 2007), Sundance, Karlovy Vary et Deauville pour enfin arriver chez nous. Heureusement, il tombe à pic. Après huit années de tunnel, ce film incarne parfaitement le renouveau tant espéré en Amérique - apparemment mieux que le W. d'Oliver Stone.

Acteur discret qui s'adonne également à l'écriture et à la réalisation, Thomas McCarthy appartient à la constellation «libérale» de Hollywood. Proche de George Clooney, on a pu l'apercevoir dans Syriana et Good Night, and Good Luck. Comme cinéaste, il possède déjà sa petite touche à lui, pas tant stylistique que thématique. Après The Station Agent (2004), drôle d'histoire d'un nain misanthrope qui se faisait d'improbables amis dans la cambrousse, The Visitor prend pour héros un professeur d'économie renfrogné qui se dégèle contre toute attente au contact d'immigrés clandestins à New York. Guère moins improbable? Peut-être, mais raconté avec suffisamment de sensibilité pour qu'on veuille bien y croire.

Ce nouveau film a trouvé sa source dans une tournée au Moyen-Orient, qui a permis à McCarthy de découvrir qu'il y avait des gens très bien là-bas aussi. Frappé par le contraste avec l'image qu'on en avait aux Etats-Unis, cet Américain pas tranquille a ensuite prolongé sa réflexion en enquêtant dans des centres de détention à New York.

Il faut aussi préciser qu'il a confié le rôle du professeur Walter Vale à Richard Jenkins. Qui? Exactement: un de ces inconnus dont tout le monde connaît le visage pour l'avoir aperçu dans d'innombrables films depuis 25 ans (ou alors en pater familias fantôme de la série culte Six Feet Under), mais dont personne ne retient le nom. Un de ces seconds couteaux américains qui ne demandent que l'occasion de porter un film sur leurs épaules pour qu'on s'extasie devant leur formidable talent. Pour preuve, un prix d'interprétation décroché au festival de... Moscou.

Bref, à 60 ans, Jenkins incarne idéalement cet Américain moyen qui ne demande qu'à se réveiller lui aussi. Depuis la mort de sa femme, qui était pianiste, Walter essaie en vain d'apprendre à jouer du piano. Autrement, il se morfond dans sa petite université du Connecticut, démotivé et aigri. Un jour, il doit remplacer au pied levé une collègue avec laquelle il a cosigné un article sur les bienfaits de la mondialisation et se rend à un symposium à New York, où il possède un appartement. Quelle n'est pas sa surprise, quand, ouvrant sa porte, il tombe nez à nez avec un couple de squatters, Tarek et Zainab. Furieux, il commence par les jeter à la rue avant de les héberger le temps de se retourner. En contrepartie, Tarek, qui est musicien, lui apprend à jouer du djembé. Mais leur amitié naissante reçoit un coup dur lorsque le jeune Syrien, qui vit clandestinement aux Etats-Unis, se fait arrêter. Accablé, Walter va tout faire pour que sa détention ne se transforme pas en expulsion expéditive. Et lorsque la mère de Tarek débarque de Chicago, sa vie va se trouver doublement bouleversée...

Un tel scénario peut laisser craindre un mélo bien-pensant, et à vrai dire, on n'en est jamais très loin. A la vue d'un Walter conquis à l'afro-beat, tandis que sa contribution scientifique est vite évacuée, il y a franchement de quoi décrocher, tant la fable paraît manipulatrice et transparente. Heureusement, un petit détail bien vu ou une scène vraiment émouvante viennent toujours à point relancer l'intérêt. Le sourire énervant de Tarek trouve son contrepoint dans la méfiance têtue de Zainab, sa compagne sénégalaise. Et les percussions ne supplantent le piano solo que pour mieux préparer l'arrivée de Hiam Abbass (la merveilleuse actrice palestinienne de Satin rouge et de Lemon Tree), reluquée par un patron de bistrot égyptien avant que le digne professeur ne daigne la voir autrement qu'en mère éplorée.

Le film peut dès lors culminer avec deux scènes d'aveux vraiment bouleversantes. Imposture lamentable contre légèreté coupable, leur indignité réciproque peut enfin se muer en amour. Dépouillés de toute arrogance, celle du parfait méritant comme celle de l'éternelle victime, l'homme occidental et la femme orientale vont-ils s'unir charnellement? Sur ce, ellipse classique, bientôt suivie d'une tendresse triste, plus parlante que bien des scènes dites «explicites». C'est très fort, amenant le spectateur à douter de son soulagement s'il est plutôt «de droite» ou à se voir frustré dans son désir s'il est plutôt «de gauche».

Certes, on pourra toujours reprocher à The Visitor une prudence formelle et un certain schématisme de scénario qui n'ont rien à envier au cinéma hollywoodien. Il n'empêche que politiquement et humainement parlant, tout cela donne un film plutôt bien envoyé. De quoi mériter amplement un succès européen qui paraît inévitable à l'heure de l'obamisme triomphant.

The Visitor, de Thomas McCarthy (USA 2007), avec Richard Jenkins, Haaz Sleiman, Danai Gurira, Hiam Abbass, Marian Seldes. 1h44