«Et toi, as-tu trouvé tes Indes?» demande-t-elle. «Je pourrais bien être passé à côté», répond-il amèrement. Ce dernier dialogue entre Pocahontas et le capitaine John Smith, les mythiques protagonistes du premier contact entre Indiens et Européens sur le sol des futurs Etats-Unis, est bien sûr apocryphe. Dans Le Nouveau Monde, fascinante rêverie de Terrence Malick, il sonne pourtant plus vrai que nature. Pour signifier l'échec de toute utopie? En tout cas, rarement l'expression de «licence poétique» aura paru plus adaptée.

Battez tambours, sonnez trompettes, le cinéaste ressurgi de nulle part en 1998 avec La Ligne rouge est de retour! A 60 ans, il a enfin pu réaliser un projet vieux de 25 ans, devenu son quatrième long métrage. Un film qui, comme les précédents, divisera sans doute public et critique avec ses accents rousseauistes, son mépris pour une narration linéaire et ses ambitions poético-philosophiques. Mais aussi un film qui procure, à qui se laisse entraîner par ses rythmes singuliers et les méandres de sa pensée, des émotions à nulles autres pareilles.

Fondée sur des faits réels, relatés par ledit Smith dans son journal, cette histoire n'est pas tout à fait inédite. Mais bizarrement, le cinéma s'était montré jusqu'ici plutôt pingre, avec à peine une poignée d'évocations muettes, deux séries Z et deux dessins animés Disney. Difficile d'imaginer plus grand saut qualitatif! Malgré ses libertés prises avec la vérité historique, ce Nouveau Monde s'impose ainsi d'abord comme un retour à un certain réalisme pour qui ne connaîtrait que la version Disney (Pocahontas, 1995). Et cinématographiquement, on est plutôt dans la catégorie de Nicholas Ray (La Forêt interdite), de Werner Herzog (Aguirre, la colère de Dieu) ou de Sydney Pollack (Jeremiah Johnson)...

Incarnés par une jeune inconnue d'origine péruvo-suisse de 14 ans répondant au joli nom de Q'orianka Kilcher et par l'Irlandais Colin Farrell, 28 ans, les Pocahontas et Smith du film ont à peu près l'âge de leurs modèles. L'aventure a même pu être tournée en Virginie, dans un coin miraculeusement préservé, tout près des lieux où elle s'est réellement déroulée au début du XVIIe siècle.

Par contre, tout reste fondé sur une romance jugée improbable par les spécialistes. Pourquoi? Sans doute parce qu'elle était nécessaire à la vision du monde profondément romantique de Malick. Ici, après une introduction panthéiste, dans laquelle Pocahontas invoque la Terre mère sur des images de nature édénique, l'entrée des navires anglais dans la Chesapeake Bay se fait aux accents de L'Or du Rhin de Wagner!

Le débarquement sous les ordres du capitaine Newport, la fondation de Jamestown et un premier round d'observation installent un ton plus réaliste sans qu'il y ait contradiction stylistique. D'un côté l'esprit et ses aspirations, de l'autre le monde physique et ses cruelles limites, qu'il faut bien faire cohabiter. Soldat rebelle attiré par l'étrange grâce de la «sauvageonne», Smith y va bientôt lui aussi de sa voix off et leur romance naît sur le leitmotiv du Concerto pour piano No 23 de Mozart.

Pour l'essentiel, le scénario suit les faits tels qu'ils sont connus. Fille préférée du puissant chef algonquin Powhatan, Pocahontas sauve John Smith lorsque celui-ci vient parlementer et se rapproche de lui durant sa captivité. Puis, une fois qu'il est retourné au fortin, elle fait amener des vivres aux colons mal préparés à un dur hiver et finit même par les avertir d'une imminente attaque indienne. Répudiée par son père, elle sera abandonnée par Smith, reparti en mission découvrir un passage vers les Indes. Plus tard, rebaptisée Rebecca, elle épousera John Rolfe, un planteur de tabac veuf, et lui donnera un fils, Thomas. Ensemble, ils iront encore en Angleterre où elle mourra, terrassée par une soudaine maladie, à peine âgée de 21 ans.

Ce qu'un tel résumé ne dit pas, c'est le style d'un des rares authentiques poètes de l'écran. Tourné avec une caméra (65mm!) étonnamment mobile, Le Nouveau Monde déroule son récit comme aucun autre film connu. Un montage elliptique, qui entrecoupe l'action, insère des détails «inutiles» et laisse volontiers une narration méditative assurer les jointures, est de nature à en désarçonner plus d'un. Mais l'étrange flux qui en résulte peut tout aussi bien produire un formidable effet d'hypnose chez le spectateur réceptif.

Si le cinéaste évite le manichéisme et le mélodrame, on n'en est pas moins touché par son héroïne, hypothétique mère de la nation, partagée entre un rêveur trop instable (John Smith) et un brave gars trop carré (John Rolfe). Et lorsque Malick renverse la situation en l'envoyant en Angleterre pour une audience royale aussi fictive que sa dernière rencontre avec Smith, on est saisi par la profonde mélancolie de ce film qui oppose nature et culture, le nouveau monde et l'ancien, ce vieux rêve d'harmonie qui bouge encore et ces vies d'il y a 400 ans, premières sacrifiées d'une rencontre fatale entre les civilisations.Les Moissons du ciel et La Ligne rouge le disaient déjà: l'utopie n'est pas de ce monde. Mais plus que jamais, le cinéma de Malick, à l'origine existentialiste, paraît ici hanté par le pressentiment du divin. Que ce soit à travers le sentiment amoureux, notre quête de la perfection ou le mystère d'une nature qui nous dépassera toujours - et qu'on ne se lasse pas de contempler avec lui.

Le Nouveau Monde (The New World), de Terrence Malick (USA 2005), avec Q'orianka Kilcher, Colin Farrell, Christian Bale, Christopher Plummer, August Schellenberg, Wes Studi, David Thewlis