On le pensait parti sur la pointe des pieds, après un remake inutile du Gloria de John Cassavetes pour Sharon Stone (1999). Bon pour la retraite, Sidney Lumet? En fait, il était retourné à la télévision de ses débuts, signant une série judiciaire (100 Centre Street) et un téléfilm contre la politique antiterroriste de l'administration Bush (Strip Search). Puis, en 2006, il était même réapparu en compétition au Festival de Berlin, avec un drame mafieux (Jugez-moi coupable, avec Vin Diesel), hélas sans plus de répercussions sous nos cieux. Et voilà que cinquante ans après 12 Hommes en colère, à l'âge où Hollywood vous a depuis longtemps oublié, il revient avec un film du tonnerre. Un film indépendant, tourné en vidéo HD, mais pas indigne pour autant d'Un après-midi de chien, du Prince de New York et d'A bout de course.

Faux polar mais vraie tragédie familiale, 7h58 ce samedi-là(Before the Devil Knows You're Dead) rajoute encore une couche de noirceur au genre du «film noir». Tout commence le matin en question, dans une banlieue de New York, quand le hold-up d'une bijouterie vire au drame: sa propriétaire reçoit une balle qui l'envoie dans le coma. Et toute la famille Hanson en enfer. Pas seulement par angoisse de sa mort, mais plutôt par peur de la vérité. Car il s'avère bientôt que ses deux fils Hank (Ethan Hawke) et Andy (Philip Seymour Hoffman), le loser préféré et le winner méprisé, trempent dans l'affaire, prévue comme un «coup sûr» pour se renflouer. Quant à leur père, Charles (Albert Finney), il n'aura de cesse que toute la lumière soit faite, sans deviner que celle-ci parachèvera son malheur...

Franchement, on n'attendait plus ça de Lumet, qui semblait avoir depuis longtemps fait le tour des casses foireux (Le Gang Anderson, Un Après-Midi de chien) comme des affaires de familles tortueuses (Long Day's Journey into Night, Daniel). C'était toutefois compter sans le scénario d'un certain Kelly Masterson, dramaturge «off» qui, pour son coup d'essai, a signé un modèle du genre.

Révélant ses cartes une à une, ce scénario original jongle entre l'après et l'avant hold-up, selon trois points de vue successifs, avant d'aboutir à la seule la plus anti-hollywoodienne possible. Une (dé)construction alambiquée qui fractionne le récit au risque de diluer le suspense, mais qui finit par s'avérer payante tant elle révèle de complexités d'abord insoupçonnées tandis que Hank et Andy se débattent comme des mouches prises dans une toile d'araignée.

Là-dessus, les qualités reconnues de Sidney Lumet ne peuvent que briller de plus belle: une direction d'acteurs époustouflante, un réalisme savamment rehaussé de mélodrame et une clarté exemplaire dans la conduite du récit. Sans oublier une humanité et un sens moral qui charpentent le tout, aussi cyniques que puissent paraître les protagonistes et lamentables leurs agissements.

Dans ces nouveaux «fragments d'une chronologie du hasard» (sans la glaciation imposée par Michael Haneke), c'est bien sûr le contraire même du hasard qui finit par se lire. Ainsi, la scène de paradis «porno-conjugal» qui ouvre le film n'apparaît pas sans rapport avec le funeste enchaînement des choses, prolongée qu'elle se trouvera par le double jeu de la superficielle Gina (Marisa Tomei). Et les fautes des pères, aussi bien cachées soient-elles sous des dehors respectables, finissent toujours par ressurgir. Tant chez l'aîné à qui tout semble avoir réussi que chez le cadet malchanceux et dénué d'ambition.

Une sombre et belle musique de Carter Burwell, le compositeur fétiche des frères Coen, achève d'emballer la tragédie. Quant à la morale de la fable, c'est un vieux receleur de bijoux de Manhattan qui la donnera: «Le monde est un endroit mauvais. Certains en profitent pour s'enrichir, d'autres en sont détruits.» Cette vision de la société, où la course à l'argent et au plaisir a depuis longtemps supplanté les sentiments et faussé les liens les plus sacrés, n'est certes pas gaie. Certains la jugeront même réactionnaire. Mais elle ne manque pas de grandeur.

Avec ce 43e film diaboliquement efficace, sorte de version tragique de sa comédie Family Business de 1989, Sidney Lumet signe sans doute son film le plus noir à ce jour. Espérons à présent que l'auteur de 12 Hommes en colère - il y a cinquante ans! - n'en restera pas là.

7h58 ce samedi-là (Before the Devil Knows You're Dead), de Sidney Lumet (USA/GB 2007), avec Philip Seymour Hoffman, Ethan Hawke, Marisa Tomei, Albert Finney, Rosemary Harris, Amy Ryan. 2h03.