C'est le type même du faux grand film. Très attendue, cette adaptation du roman du Portugais José Saramago (L'Aveuglement/Ensaio sobre a cegueira, 1995), Prix Nobel de littérature 1998, par le Brésilien Fernando Meirelles (La Cité de Dieu, The Constant Gardener), cinéaste en vue et m'as-tu vu, a aussitôt été promue film d'ouverture du dernier Festival de Cannes. A l'arrivée, une volée de bois vert critique pas volée, même si, avec le recul, on pourra la trouver un brin sévère. Après tout, les contes philosophiques ne courent pas les écrans. Et même réalisée un peu n'importe comment, celui-ci ne manque pas d'intérêt.

Pour ceux qui l'ignoreraient encore, le récit de Saramago imagine une épidémie de cécité dans une grande ville. Dans le film, tout commence par une sorte de «patient zéro» frappé en plein trafic routier. Il contamine l'homme qui le ramène chez lui pour voler sa voiture, lequel infecte à son tour une prostituée tandis que le premier consulte un ophtalmologue, etc. Comme le mal se propage rapidement, les autorités décident une mise en quarantaine et tout ce petit monde se retrouve bientôt, livré à lui-même, dans un sanatorium désaffecté gardé par l'armée. Seule la femme du médecin semble mystérieusement épargnée. Elle tente d'organiser un semblant de vie civilisée mais ne pourra empêcher la loi de la jungle de s'imposer...

Effets en quête de sens

Après une entrée en matière à l'échelle d'une métropole cosmopolite (composite de Toronto et Guelph, au Canada, plus un zeste de São Paulo et Montevideo, en Amérique du Sud), le récit se concentre donc sur un huis clos de plus en plus étouffant. Un «tunnel» éprouvant, qui débouche heureusement sur une fin assez grandiose. L'ennui, c'est que Meirelles gère fort mal sa narration, encombrée de montages confus, d'effets visuels «subjectifs» vaseux et, à mi-parcours, d'une voix off littéraire surgie de nulle part.

L'ensemble retient pourtant l'attention, ne serait-ce que grâce à son casting hétéroclite et la photo surtravaillée de César Charlone, mais aussi parce qu'on guette le sens de la fable. On s'en doute, celle-ci aura à voir avec la nature humaine, nos instincts et notre conscience, notre arrogance et notre vulnérabilité. C'est parfois saisissant, tout en manquant de grâce et de subtilité, comme lors de la suggestion d'une perte de foi fatale (l'indigeste Signs de M. Night Shyamalan n'est pas loin!). Pour finir, Blindness rappelle surtout La Peste de Luis Puenzo (1992), autre «mondopudding» maladroit d'après le roman d'Albert Camus, Nobel 1957.

A tout prendre, on aurait préféré voir ce film réalisé par son scénariste, le Canadien Don McKellar, à l'origine du projet mais pas assez coté pour diriger une grosse production. Pourtant, avec un budget ridicule, son Last Night (1998) imaginant les dernières heures avant la fin du monde était déjà nettement plus visionnaire.

Blindness, de Fernando Meirelles (Canada/Brésil/Japon 2008), avec Julianne Moore, Mark Ruffalo, Gael Garcia Bernal, Don McKellar, Danny Glover, Alice Braga, Sandra Oh. 1h58