Dans une banlieue aisée du Massachusetts, trois mères surveillent leur progéniture sur un terrain de jeux et en snobent une quatrième. Elles flashent sur un père au foyer sexy, tout en craignant la récente remise en liberté du pédophile local, revenu vivre auprès de sa veille mère. Le territoire paraît connu? Imaginez un mélange de Desperate Housewives, d'American Beauty (Sam Mendes) et de Happiness (Todd Solondz) et vous ne serez pas loin du compte. De cet horizon limité, Todd Field tire cependant le meilleur parti: un film d'inconfort maximal, situé à la frontière entre drame et satire.

Il y a cinq ans, In the Bedroom, sombre récit de vengeance lui aussi situé en Nouvelle-Angleterre, avait imposé le nom de cet ex-comédien discret, à peine remarqué dans le rôle du pianiste d'Eyes Wide Shut de Stanley Kubrick. Le voici qui confirme un ton personnel, à défaut d'un univers. De même qu'il s'était nourri d'une nouvelle d'André Dubus pour son premier film, il adapte ici un roman de Tom Perrotta (Les Enfants de chœur, 2004), devenant un des rares cinéastes à tenter de traduire à l'écran une certaine littérature réaliste de son pays.

Insatisfaction générale

C'est Sarah Pierce, la mère décalée du début (merveilleuse Kate Winslet), qui se trouve au cœur du récit. Délaissée par un mari accaparé par son métier (il gagne très bien leur vie dans le marketing) et sa sexualité virtuelle (il semble plus excité par une sirène porno d'Internet que par son épouse), elle ronge son frein en s'occupant de leur petite Lucy. Dès lors, un rapprochement avec le beau Brad Adamson, marié à la «femme idéale» (la sublime Jennifer Connelly) mais également insatisfait et bien parti pour rater son examen d'avocat, devient inévitable.

Pendant que leur liaison fleurit sous les yeux de leurs enfants, l'ex- policier Larry Hedges, un ami de Brad, se charge de faire comprendre à Ronnie McGorvey, le fameux pédophile «réformé» (Jackie Earle Haley, ex-vedette ado des années 1970, dans un come-back mémorable), ce que la communauté pense de lui...

Assez vite, on croit voir où Field et Perrotta veulent en venir, en opposant ces couples supposés «parfaits» avec leurs petits écarts à un solitaire «pervers» et martyrisé. Et si la norme elle-même était malade et monstrueuse? Et si le supposé pédophile n'était au fond que la victime d'un réflexe communautaire fascisant? Heureusement, jamais les auteurs ne se contentent d'une démonstration univoque. Aussi dense qu'un roman, leur film revisite sa source jusqu'à lui inventer une fin différente. Par contre, ils font résonner le titre de la même manière, en suggérant que tous ces adultes tentés par la fuite devant leurs responsabilités sont eux aussi restés des enfants, à peine plus adaptés que le tragique Ronnie.

Kubrick et Flaubert

On l'aura compris, ce film n'a rien d'une comédie. Certains le trouveront même insupportablement prétentieux dans sa manière d'assumer crânement ses origines. Kubrick avait usé d'un narrateur omniscient dans Barry Lyndon? Qu'à cela ne tienne, Field fait de même, en usant d'une narration très littéraire (la voix non créditée est celle de Will Lyman, narrateur de nombreux documentaires). Lourd et gênant au début, le procédé tend heureusement à porter ses fruits, installant une vraie singularité. Même Flaubert et Madame Bovary seront mis à contribution pour un soupçon de mise en abyme, dans une scène de groupe de lecture pour femmes au foyer!

Filmé avec un soin presque maniaque, Little Children semble parfois hésiter entre naturalisme et stylisation, mais jamais au point de se perdre. Et force est de reconnaître que le cinéaste réussit au moins quelques séquences mémorables, comme celle du premier baiser en forme de provocation, celle de la visite du «pervers» à la piscine communale, ou celle du dîner à quatre durant lequel la femme de Brad devine le pot aux roses. Avec des comédiens tous au diapason, le cinéaste distille tranquillement le malaise d'une société fondée sur les apparences, où la beauté est surévaluée, la laideur une vraie malédiction, et la réussite un pauvre substitut du bonheur. Une société où les faux-semblants n'empêchent plus le vernis d'harmonie civilisée de craquer de toutes parts.

Pour tous ceux qui rêvent d'un cinéma américain plus adulte, un film à découvrir d'urgence.

Little Children, de Todd Field (USA 2006), avec Kate Winslet, Patrick Wilson, Jennifer Connelly, Jackie Earle Haley, Noah Emmerich. 2h17.