Etonnant Alain Resnais! A jamais classé cinéaste cérébral, voire ludique, le voici qui, à 84 ans, signe un film droit venu du cœur. Son plus émouvant depuis Mélo, il y a vingt ans. Un film en apparence tout simple, un peu vieillot, presque du théâtre filmé. Juste six comédiens au sommet de leur art qui jouent dans des décors de studio une pièce moyenne, souvent drôle quoique plutôt pessimiste. Et puis par moments, la caméra prend un peu de hauteur, et on a le cœur qui chavire: tout est dit sur la condition humaine, son irrémédiable solitude et ses élans, si dérisoires mais aussi si beaux, pour lui échapper.

Il y a décidément quelque chose d'unique dans les films de vieux maîtres. On n'affirmera pas que l'âge n'a pas de prise sur eux, mais plutôt qu'il agit comme un révélateur. Chez Resnais, on assiste à un formidable processus de décantation. Dans Cœurs, sorte de double plus sombre et mélancolique de On connaît la chanson, il ne reste ainsi plus que l'essentiel: la pure mise en scène. Et la neige.

Celle-ci tombait déjà, inexplicablement, entre les séquences de L'Amour à mort. Ici, elle tombe sans discontinuer sur Paris, où a été transposée l'action de Private Fears in Public Places, 67e pièce de l'Anglais Alan Ayckbourn (dont Resnais avait déjà adapté Intimate Exchanges dans Smoking/No Smoking), venant ponctuer chacune de ses 54 scènes. Tant pis pour le réchauffement climatique et pour la vraisemblance. Nous voici dans un univers intemporel, d'artifice affiché, même si la caméra commence par plonger sur le quartier de Bercy, champ de bataille très actuel entre l'ancien et le moderne. Durant quelques jours d'hiver, six personnages vont s'y croiser, se chercher, s'effleurer et se reperdre. Six hommes et femmes à la recherche d'un peu de bonheur, d'amour ou de tranquillité - comme tout un chacun.

Agent immobilier, Thierry (André Dussollier) cherche un appartement pour Nicole (Laura Morante) et Dan (Lambert Wilson), un couple de clients difficiles - et en difficulté. Tandis qu'elle est une battante, lui, officier renvoyé de l'armée, passe ses journées au bar d'un hôtel où il se confie à l'impeccable barman Lionel (Pierre Arditi). Quant à Thierry, il vit avec sa jeune sœur Gaëlle (Isabelle Carré), qui lui cache qu'elle répond à des petites annonces, et côtoie sans vraiment la remarquer sa collègue, la pieuse Charlotte (Sabine Azéma).

Bonne Samaritaine à ses heures, celle-ci devient un jour la garde-malade du vieux père de Lionel, un odieux grabataire qui en a fait fuir plus d'une (Claude Rich, qui restera toujours hors champ). Elle prête aussi à Thierry une vidéo d'une émission de «variétés religieuses» dont les prolongements érotiques vont fortement troubler Thierry. Sur ce, Dan, mis à la porte par Nicole, place une annonce qui lui fait rencontrer Gaëlle...

Et c'est parti pour une petite ronde des sentiments, avec les habituels complices de Resnais plus deux nouvelles (Morante et Carré). Autre joli geste, le maître a confié la réalisation de la drôle d'émission à son fan Bruno Podalydès. Pas vraiment de quoi rajeunir l'ensemble, mais qu'importe! Seuls ici comptent finalement un plaisir, un sentiment de perfection formelle et une émotion qui vont crescendo.

Si la pièce évoque Tchekhov et le théâtre sociopsychologique d'un Terence Rattigan (Separate Tables), en un rien plus polisson, la mise en scène la fait décoller vers un improbable mélange de Lubitsch (The Shop Around the Corner) et de Wong Kar-wai (In the Mood for Love). Image filtrée à «effet d'aquarium», lieux définis par leur éclairage, obstacles accentuant l'isolement des protagonistes: ici, chaque détail compte. Un plan vu de haut, et on repense aux expériences behavioristes de Mon Oncle d'Amérique. Un travelling enveloppant, et voici qu'un peu de douceur éloigne le froid qui gagne du terrain. Et lorsque la neige s'invite poétiquement au beau milieu d'un dialogue en intérieur, c'est encore de distance entre les êtres qu'il s'agit. A ce moment, The Dead, le miraculeux dernier film de John Huston, n'est plus très loin.

On soupçonnerait presque Resnais d'être allé jusqu'à engager le compositeur américain Mark Snow sur la base de son seul nom! Mais il est bel et bien un fan des X-Files et de Millennium, séries sur lesquelles a œuvré le bonhomme. Un pari de joueur, récompensé par une partition subtile et inquiète, l'une des plus belles de ces dernières années. Vous n'êtes toujours pas sûr d'avoir compris ce qu'est cet art mystérieux qu'on nomme «mise en scène»? Allez voir Cœurs, et vous le saurez!

Cœurs, d'Alain Resnais (France- Italie 2006), avec Sabine Azéma, Lambert Wilson, André Dussollier, Pierre Arditi, Laura Morante, Isabelle Carré, Claude Rich. 2h05