Rivière Saint Lawrence, une frontière gelée entre les Etats-Unis et le Canada. Le bord d'un monde, le bout d'un autre. C'est un coin de peu de richesses. Les habitants ne ressemblent pas à ceux que l'on croise dans les films commerciaux. Ils ne sont pas toujours beaux, ils ne sont pas toujours en bonne santé. Comme Ray Eddy, mère de famille fauchée depuis que son mari joueur s'est fait la malle avec les économies familiales. Ray enchaîne les boulots pour payer le dernier écran plasma ou remplir le frigo d'autre chose que de pop-corn. Melissa Leo (21 grammes) donne à ce personnage la beauté de ceux qui raclent le fond de la société américaine pour s'en sortir. Les laissés-pour-compte qui n'intéressent même plus le gouvernement.

En recherchant son mari, Ray tombe sur Lila (Misty Upham) une jeune fille mohawk qui l'embarque dans une combine illégale: passer illégalement des immigrants de ce côté-ci de la frontière. Ray est Blanche, la police ne la soupçonnera pas, lui explique Lila. Aucune histoire d'amitié entre elles; chacune trouve en l'autre un moyen pour s'en sortir. Pour traverser la frontière, les deux collègues de fortune doivent passer sur la fine couche de glace de la rivière Saint Lawrence. Plus l'année avance, plus cette couche fond, plus le risque de couler grandit. Une fine glace aussi fragile que leur existence, aussi mince que la frontière entre morale et survie.

En eaux troubles

Ce n'est pas pour rien que Frozen River a remporté le Grand Prix du jury du Festival du film indépendant de Sundance 2008 et plusieurs autres récompenses de festivals exigeants, comme celui de San Sebastian. Pour ce subtil et prenant premier essai, la réalisatrice américaine Courtney Hunt réussit une plongée en apnée dans un univers gelé aux confins d'un monde que l'on connaît peu.

Là où la plupart des réalisateurs auraient choisi la frontière mexicaine pour situer leur histoire, Hunt pose sa caméra dans un coin reculé des Etats-Unis que la plupart des Américains ne doivent pas connaître eux-mêmes. Elle gratte là où ça fait mal, là où la morale s'arrête pour faire place à la survie et à la débrouille. Dans cette terrible histoire de clandestinité, de marchandises humaines, Hunt met en lumière - une lumière froide, glacée - le racisme quotidien que subissent les «Natives», les Indiens d'Amérique.

La dignité humaine

Mais attention, la jeune réalisatrice ne flirte jamais avec le pathos. Elle ne manipule pas nos émotions et ne se fait jamais manichéenne. Elle glisse avec ses acteurs, tous excellents et justes, sur cette fine glace qui maintient l'homme dans sa dignité. Sous la glace, l'ignominie, la suffocation de l'homme aux prises avec un monde capitaliste un peu fou. Ce qu'il y a de beau, de fort, c'est que Ray ne se justifie jamais. L'incroyable performance de Melissa Leo la situe à un niveau bien supérieur à un simple personnage de fiction. On la voit vivre et survivre comme si Courtney Hunt la suivait chaque jour de sa vie.

Avec Lila, Ray signifie une Amérique vraie qui ne peut se payer le luxe de se poser la question de la morale. Son visage porte toute la violence et la souffrance de son personnage sans jamais être misérabiliste. Et là où Courtney Hunt est encore plus forte, c'est quand elle révèle, à chaque scène, dans chacun de ses personnages, l'espoir. Du cinéma indépendant de haut niveau.

Frozen River(USA, 2008) de Courtney Hunt, avec Melissa Leo, Misty Upham, Mark Boone Junior, Michael O'Keete, Charlie McDermott, Dylan Carusona, Jay Klaitz, Bernie Littlewolf, Miachel Sky. 1h37.