En Espagne existe à présent, dans l'ombre de Saura, d'Almodovar et d'Amenabar, une sorte de cinéma moyen, plus néoréaliste, qui fait peu de vagues mais mérite lui aussi l'attention. Aux côtés d'Iciar Bollain (Fleurs d'un autre monde, Ne dis rien), Fernando Léon de Aranoa (Les Lundis au soleil) en est le représentant le plus connu. Un cinéaste né à Madrid en 1968, régulièrement salué à l'heure des Goyas - les prix du cinéma national. C'est ainsi que son quatrième long-métrage, Princesas, a raflé ceux d'interprétation féminine et de la meilleure chanson originale (Manu Chao pour «Me llaman calle»).

Putain de rue!

Au-delà du fait que son nom a la même sonorité que le mot «rue» en espagnol (calle), on ne saura jamais pourquoi Caye (Candela Peña, de Torremolinos 73) s'adonne au plus vieux métier du monde. Prostituée dans la trentaine, discrète et de bonne famille, elle cache son gagne-pain à cette dernière, sur laquelle pèse le mystère de la disparition du père. Révolte privée? Vivant seule, elle rêve encore du grand amour et de pouvoir s'offrir des seins plus attrayants, tout en composant avec une réalité moins rose: outre des clients pas toujours faciles, la concurrence s'est accrue avec l'arrivée d'étrangères qui font baisser les prix.

Un jour, Caye porte pourtant secours à une de ces concurrentes, victime d'un client violent, et l'accompagne à l'hôpital. Zulema (la beauté portoricaine Micaela Nevárez) est une Dominicaine venue en Espagne gagner l'argent nécessaire à entretenir une vieille mère et un jeune fils restés au pays. Cette déracinée cache elle aussi la réalité aux siens, tout en rêvant d'une autre vie. Entre les deux femmes naît une amitié d'abord regardée avec étonnement par les collègues de Caye qui se retrouvent dans un salon de coiffure...

Comme histoire, c'est presque rien. Et pourtant, jamais on ne s'ennuie dans ce film aussi chaleureux que bien observé. Soucieux d'équilibre, le cinéaste alterne un peu trop systématiquement scènes dures et plus légères, comme pour suggérer que cette vie-là n'est pas forcément pire qu'une autre. Ses amorces de critique sociale s'en trouvent amoindries. Mais après le silence franquiste et les putes hautes en couleur de la «movida», l'Espagne semble enfin trouver ici un regard plus sain sur la question, renouant avec la grande tradition italienne de Fellini (Les Nuits de Cabiria), Bolognini (La Notte brava, Bubu) et Pasolini (Mamma Roma).

Cinéaste au visuel discret, Aranoa brille plus par ses trouvailles de scénariste. Après une géniale scène d'introduction, avec une petite fille sur la balance d'une pharmacie («- C'est un ange, elle ne pèse rien!» «- Il faut mettre de l'argent.»), la figure récurrente de la princesse et l'utilisation du téléphone portable en famille font elles aussi mouche. Au total, peut-être pas assez pour faire un grand film, mais tout de même une œuvre significative.

Princesas, de Fernando Léon de Aranoa (Espagne 2005), avec Candela Peña, Micaela Nevárez, Luis Callejo, Mariana Cordero, Llum Barrera, Violeta Pérez. 1h53