Quelle belle surprise! Et quel premier long métrage inattendu que cette coproduction roumano-suisse, tournée en Roumanie et derrière laquelle on retrouve certaines figures de la relève du cinéma romand dont le Genevois Xavier Ruiz, réalisateur de Neutre (1999), ici heureux producteur. Ryna, signé par Ruxandra Zenide, vient en effet d'écumer les festivals, raflant des prix largement au-delà des frontières suisses: Prix du meilleur film «Vague d'or», Festival du cinéma au féminin de Bordeaux, Prix «Nuovi Sguardi» à Milan, Prix du public et Prix des lycéens au Festival international du premier film d'Annonay, Prix spécial du jury au Festival international du film de Mannheim-Heidelberg, etc.

Bref, le monde entier nous envie ce film sélectionné jusqu'à Montréal et même à Los Angeles. Et les mauvaises langues diront que c'est ainsi parce que Ryna est davantage roumain que suisse. Elles auront en grande partie raison. Derrière son nom qui désigne a priori la dernière trouvaille de l'industrie pharmaceutique bâloise se cache un petit bijou effectivement salutaire: le portrait en suspension d'une adolescente, Ryna, au tournant de l'âge adulte. La partition est archiconnue, certes, mais elle vaut, ici, davantage qu'un coup d'œil.

Non que le destin de Ryna soit particulièrement original. Garçon manqué face à un père despote et ivrogne qui rêvait d'un enfant uniquement pour en faire un mécanicien sur autos comme lui, la jeune femme compense sa triste existence avec une légèreté. Apparente insouciance, démentie par sa passion secrète pour la photographie et par sa curiosité pour un anthropologue français de passage. Apparente insouciance bientôt définitivement piétinée par le maire de ce village du nord-est de la Roumanie qui profite d'un coma éthylique du père de Ryna - à moins qu'il s'agisse d'un arrangement entre les deux hommes - pour abuser d'elle.

Pas très original, ni franchement joyeux donc. Mais deux bonnes fées se sont manifestement penchées sur son berceau. D'abord, mille fois d'abord, l'actrice qui joue Ryna. Elle se nomme Dorotheea Petre. C'est simple: sans elle, le film ne serait rien, du moins pas grand-chose. Etudiante au cours d'art dramatique de Bucarest, elle a été choisie sur photo, puis sur casting. Ryna est son tout premier rôle au cinéma. Il y a parfois des rencontres entre la caméra et un être humain qui tiennent de l'évidence. Elles sont très rares. Et Dorotheea Petre est l'évidence. Par sa peau, son regard, sa présence, sa parfaite communion avec l'atmosphère brunâtre de ce bord de Danube, sa grâce et ce talent très pénalisant pour tous les autres comédiens.

L'autre fée de Ryna, c'est incontestablement l'équipe qui a épaulé Ruxandra Zenide: des couleurs au cadre écran large, des saturations au piqué de l'image, du son au montage, tout est d'un niveau élevé et sensible. La cinéaste, double-nationale née en 1975 à Bucarest, a obtenu une licence en relations internationales à Genève avant de suivre le programme d'une année de la Famu, l'école de cinéma de Prague. Son court métrage d'études, Dust, a été sélectionné à Clermont-Ferrand, à Bruxelles et, notamment, à Locarno où il a obtenu en 2002 un Pardino. Un court plus tard, Green Oaks (2003), la voilà aux commandes d'un long métrage et plutôt bien entourée, notamment par Catalin Mitulescu et son équipe. Catalin Mitulescu, producteur roumain du film, est lui-même, par ailleurs, un jeune réalisateur qui peut se targuer d'avoir remporté, en 2004 avec Trafic, la Palme d'or du meilleur court métrage à Cannes. Ce n'est évidemment pas rien.

Ryna, film sensible aux humeurs de son actrice principale comme sa pellicule à la lumière du soleil, porte tout entier l'histoire d'une entreprise empreinte de passion. Celle pour le cinéma, et précisément ce cinéma d'Europe de l'Est qui, d'Emir Kusturica à Andrei Zvyagintsev (Le Retour), sait faire communier, en une même vibration, personnages et nature, cheveux et brins d'herbe, corps et troncs d'arbres, larmes et rivières. Un petit miracle, en quelque sorte, dont les racines helvétiques ajoutent au plaisir un sentiment de fierté. Après Grounding, avant Mon Nom est Eugen de Michael Steiner et les très attendus Jean-Stéphane Bron et Lionel Baier, le cinéma suisse gagne, avec Ryna, encore un peu de lumière.

Ryna, de Ruxandra Zenide (Suisse, Roumanie 2005), avec Dorotheea Petre, Matthieu Rozé. 1h33.