En 2057, la Terre vit entre chien et loup: le soleil ne diffuse plus qu'une lumière pâle. L'extinction est pour bientôt et, avec elle, celle de toute vie sur la planète encore bleue. Dans un dernier sursaut de fierté, l'humanité a dépêché un vaisseau spatial, Icarus II. A son bord, une poignée de scientifiques chargés de réanimer l'astre moribond avec une bombe atomique «de la taille de Manhattan». Une défibrillation titanesque. L'Homme massant le cœur de l'Univers. La science, la foi et l'orgueil sur la balance contre tout ce qui nous dépasse. Y compris l'échec et la disparition inexpliqués du premier vaisseau Icarus I...

Allez, comme sa bande-annonce, le résumé de Sunshine vaut bien la bêtise intersidérale de ses prédécesseurs Armaggedon (par Michael Bay en 1997: une bande de maraudeurs-cowboys de la NASA fait sauter un astéroïde en route vers la Terre) ou The Core (par Jon Amiel en 2001: des géophysiciens et des spationautes filent dans les profondeurs de la Terre avec des bombes nucléaires capables de réanimer le noyau, si ramollo qu'il menace d'empêcher la planète de continuer à tourner). On monte donc à bord du nouveau film de Danny Boyle avec le sentiment, au mieux, de changer de cheval sur le même manège. Et avec l'assurance de bien s'amuser.

Capable surtout du pire (Millions, La Plage, Une Vie moins ordinaire) depuis ses deux premiers films-phénomènes (Petits meurtres entre amis en 1995 et Trainspotting en 1996), Boyle fait pourtant mieux, beaucoup mieux, que les bateleurs qui l'ont précédé. Il parvient même à tirer des lignes personnelles entre l'aventure galactique de Sunshine et certaines de ses thématiques chéries: l'homme comme poussière d'étoile, son éternelle renaissance, son imbrication dans les formes simples du rond ou du carré, son écartèlement entre raison et aliénation, son esprit sans cesse lesté par le poids du corps. Dès que le cinéaste rejoint l'équipage, à la première minute du film, l'attente prend une autre tournure que dans le tout-venant de ce genre de superproductions: le vaisseau est en vol depuis des mois et des mois, si bien que le scientifique le plus utile à bord n'est pas le physicien ou le pilote, mais un psy!

Danny Boyle s'y prend en trois temps pour faire de Sunshine l'un des plus passionnants films de science-fiction de ces dernières années: un premier acte sec comme un rapport scientifique, un second plus lâche où la folie et les doutes affleurent, et un dernier qui rappelle que si l'auteur lorgne du côté de l'insurpassable 2001: L'Odyssée de l'espace de Stanley Kubrick, il est d'abord celui qui a mis en images les délires psychotropes de Transpotting. Et c'est ainsi que, en un seul film, Danny Boyle trouve le chaînon manquant entre 2001, Alien de Ridley Scott (avec l'apparition d'un mutant serial killer), Mission to Mars de Brian De Palma (pour la dimension spirituelle) ou encore Solaris d'Andreï Tarkovski et son récent remake par Steven Soderbergh (pour la nonchalance d'un ton qui tranche avec ses précédents films).

Sunshine n'a donc aucun point commun avec les imbécillités hollywoodiennes auxquelles sa bande-annonce fait référence. Et pour cause: si le film est distribué par 20th Century Fox via sa filiale dite indépendante Fox Searchlight, la production, elle, est 100% britannique. Il ne faut pas chercher plus loin les libertés que prend le scénariste Alex Garland, ou celles de Danny Boyle qui s'amuse à brouiller les pistes en utilisant, dès le premier acte, des images subliminales annonciatrices de la suite. De même pour le choix des comédiens, tous excellents dans le jeu toujours expérimental du vaisseau spatial comme panel de l'humanité, comme microsociété en bocal. Au premier rang, en jeune physicien qui parvient à faire le lien entre sciences et croyances dans une scène sublimement allégorique, Cillian Murphy, 30 ans, poursuit son étonnante carrière, de La Tranchée de William Boyd (1999) au Vent se lève de Ken Loach (Palme d'or 2006), en passant par Breakfast on Pluto de Neil Jordan.

«Que le dernier humain éteigne la lumière en partant», poétisait un graffiti dans le récent et formidable Children of Men (Les Fils de l'homme) d'Alfonso Cuaron (en DVD ces jours-ci). Le récit consistait évidemment, comme dans Sunshine, à suivre un homme capable de la maintenir allumée. Il se trouve que ce film d'anticipation, l'un des meilleurs de ces dernières années, était également une production britannique. En découvrant aujourd'hui ce que la Grande-Bretagne est capable de produire en matière de science-fiction, avec des moyens cinq à dix fois inférieurs à ceux de Hollywood et sans stars ni débauche d'effets spéciaux, il faut poser l'évidence: ce pays est en ce moment le plus dynamique et inventif dans le cinéma de genre. Science-fiction, anticipation, mais aussi films de morts-vivants («revitalisés» par Edgar Wright et Simon Pegg avec Shaun of the Dead, ainsi que par Danny Boyle, déjà, et avec Cillian Murphy dans 28 jours plus tard) ou encore, grâce à deux films de Neil Marshall, le film de loup-garou (Dog Soldier) et de survie (The Descent).

Historiquement, le cinéma de genre retrouve du poil de la bête lors des périodes de dépression: par exemple avec la série des Dracula et Frankenstein du studio Universal après le krach de 29. Il semblerait donc que Hollywood ait perdu ce rôle de baromètre. Tandis que les années Tony Blair ont réveillé un cinéma britannique qui paraissait, il y a peu, à l'agonie.

Sunshine, de Danny Boyle (GB 2007), avec Cillian Murphy, Chris Evans, Rose Byrne, Michelle Yeoh. 1h40.