C'était le grand oublié de Cannes 2007. Un film sur les nouveaux rapports Est-Ouest, si original qu'il ne pouvait décemment ne pas sortir mais également si dérangeant que ses distributeurs auront longtemps hésité à le montrer. Vous trouvez Gomorra terrifiant? Funny Games insoutenable? Ken Park pornographique? Préparez-vous à pire. Et à devoir réfléchir. Car quoi qu'on pense de ses méthodes discutables, le cinéma de l'Autrichien Ulrich Seidl, 55 ans, compte parmi ceux qui interpellent le plus actuellement. Et ne saurait être évacué d'un simple rejet péremptoire.

Le marché humain

Après Hundstage (Dog Days, primé à Venise en 2001), ce documentariste signe ici une nouvelle fiction, composée de deux films croisés. Import suit la trajectoire d'Olga, jeune infirmière et mère célibataire en Ukraine, que la pauvreté contraint à venir «chercher fortune» à Vienne comme femme de ménage, pour finir dans un hôpital gériatrique. Quant à Export, il raconte l'histoire de Paul, jeune homme violent et endetté qui se doit se résoudre à travailler pour son beau-père, avec lequel il part installer des vieux distributeurs à sucreries et autres machines à sous en Slovaquie puis en Ukraine.

Malgré l'alternance des récits, jamais leurs protagonistes ne se rencontreront. Filmé sans effets, cadré au cordeau, avec une prédilection pour les plans centrés, Import Export se veut réaliste et frontal. Rien de bien méchant là-dedans, pourrait-on penser. C'est compter sans le penchant avéré de Seidl pour l'abjection. Ainsi, ses deux protagonistes doivent-ils passer par une sorte de rituel initiatique: tandis qu'Olga, avant de se résoudre à partir, s'exhibe devant les webcams d'un site pornographique, Paul, un moment gardien de sécurité, se fait humilier par une bande de voyous. De quoi préparer le spectateur au pire, qui ne manquera d'arriver chez les vieux mourants de l'Ouest comme dans les cités misérables de l'Est...

Le moraliste en question

La tactique est claire: il s'agit de montrer tout ce que nous ne préférons d'ordinaire ne pas voir. Des rapports humains conditionnés par l'argent, des paysages dévastés par le «progrès», une frontière géographique poreuse tandis que la barrière sociale est devenue infranchissable. Bref, un vaste cimetière de l'amour et de la morale, tandis que le vieil Ouest perverti exploite l'Est nouveau-né dans les décombres du communisme.

Les images documentaires sont incontestables, la vision de l'auteur donne froid dans le dos. Comment rester de marbre devant ces Roms entassés dans une cité-dépotoir, ces jeunes filles contraintes de vendre leur corps ou ces vieux qui agonisent dans l'indifférence? Pourtant, à vouloir ainsi débusquer le pire, le cinéaste franchit plusieurs fois la ligne interdite, comme lorsqu'il exploite à son tour prostituées et grabataires. Déjà dans Hunstage, un certain mépris pointait chez cet «humaniste» autoproclamé.

Moraliste, Seidl l'est par contre assurément. Mais à la manière d'un sadique qui vous plongerait la tête dans l'assiette pour mieux voir ce que vous mangez. On se surprend alors à rêver d'un regard plus généreux (Blue Moon d'Andrea Maria Dussl?). Ce qui affaiblit le discours de cette sorte de Houellebecq autrichien. Au point de le faire apparaître comme un symptôme de plus de l'époque plutôt que son antidote.

Import Export, d'Ulrich Seidl (Autriche/Allemagne/France 2007), avec Ekateryna Rak, Paul Hofmann, Michael Thomas, Maria Hofstätter, Georg Friedrich, Susan Lothar. 2h21