Au dernier épisode, notre héros renaissait avec un film inattendu, un drame de la lutte des classes réalisé à Londres. Après le formidable Match Point, comment rebondir du bon côté du filet? En appliquant son programme de Melinda et Melinda, se sera souvenu Woody Allen. Autrement dit, en changeant de perspective et en tentant une comédie avec les mêmes ingrédients de base: Londres, la pimpante Scarlett Johansson, un crime, de la musique classique et tout un assortiment de clichés britanniques. Verdict: si la gravité sied désormais mieux à Allen vieillissant, son mode léger a encore de jolis restes.

Ce n'est plus un secret: avec le triomphe de la comédie régressive hollywoodienne et du comique cynique façon Canal+, l'auteur d'Annie Hall n'est plus vraiment dans le coup. Pour les plus jeunes, son humour doit paraître terriblement désuet et ses références doivent sembler dater de Mathusalem. Mais, pour les 40 ans et plus, retrouver à l'œuvre, même un peu usés, un esprit et un personnage qui ont autant marqué leur époque que Chaplin, Groucho Marx ou Jerry Lewis les précédentes reste un vrai plaisir.

Dès les retrouvailles entre journalistes qui évoquent un collègue disparu, légende de Fleet Street, on pense Broadway Danny Rose. Pendant ce temps, ledit Joe Strombel, en pleine traversée du Styx, rencontre une jeune femme morte empoisonnée qui lui révèle le scoop de sa vie: que le nouveau Jack l'éventreur qui terrorise Londres et signe ses crimes d'une carte de tarot ne serait autre que Peter Lyman, fils d'un lord et play-boy insoupçonnable. En tentant d'échapper à la Mort, Strombel réapparaît sur scène en plein tour de magie, alors que le Grand Splendini vient de «dématérialiser» une jeune volontaire dans sa boîte à double fond.

L'idée est si saugrenue qu'elle en devient admirable. Evidemment, Splendini n'est autre que Sidney Waterman, alias Woody Allen, tandis que Sondra Pransky, journaliste en herbe en vacances à Londres, va aussitôt enquêter sur l'affaire confiée par le vieux briscard. Ensemble, ils trouvent Lyman et Sondra le séduit, présentant au passage Sid comme son père, baron de l'industrie pétrolière. Alors qu'elle tombe amoureuse du dangereux bellâtre, son «père»-chaperon effaré tente de reprendre les choses en main...

Seuls les esprits chagrins se formaliseront des échos du Sortilège du scorpion de jade (la magie), de Meurtre mystérieux à Manhattan (l'enquête d'amateurs) ou d'Escrocs mais pas trop (la visite d'une chambre forte), remontant jusqu'à Tombe les filles et tais-toi (le fantôme-conseiller), tant il est vrai que les variations d'un auteur prolifique font aussi partie de son charme. Plus décisive, la référence viaune scène en barque à An American Tragedy, fameux roman social de Theodore Dreiser porté à l'écran par George Stevens (Une Place au soleil), prouve à quel point Scoop répond à Match Point, qui s'en inspirait.

Par contre, une vision du journalisme datée, qui ne dépasse jamais sa dimension cinéphile, déçoit un peu. Plus intrigante est la relation père-fille qu'Allen installe entre son personnage et sa nouvelle égérie. S'il ne demande plus aux jeunes acteurs de le mimer et n'imagine plus de romances intergénérationnelles (ouf!), le sadisme sous-jacent du scénario, qui fait de Sondra une fille naïve, sexy et facile à laquelle on retirera l'objet de ses fantasmes (le mâle parfait, à l'opposé du schlemiel complexé incarné par le cinéaste) n'en est pas moins frappant.

Bonne fille, Scarlett Johansson fait semblant de rien et joue à la perfection le duo prévu par notre vieil égocentrique. A la fois toujours bienvenu et limite insupportable, ce dernier se donne bien sûr les meilleures répliques. Il est vrai que son juif de Brooklyn jouant les pétroliers texans dans une tea party de la haute société britannique ne manque pas de piquant. Et il ne ment même pas lorsqu'il s'affirme «né dans la croyance juive, mais converti depuis au narcissisme», pour finir par s'envoyer littéralement dans le décor, victime d'une traîtrise britannique. Drôle, Scoop? Oui, et, à sa manière, même drôlement honnête!

Scoop, de Woody Allen (GB-USA 2006), avec Scarlett Johansson, Woody Allen, Hugh Jackman, Ian McShane, Romola Garai, Julian Glover, Charles Dance. 1h36.