Ce n'est pas tous les jours qu'on tombe sur un film entièrement écrit en vers. Et même en pentamètres iambiques, comme chez Shakespeare, s'il vous plaît! Prétentieuse, Sally Potter? C'est le soupçon qui a toujours pesé sur cette Anglaise, auteur de films rares et, dans les deux sens du terme, précieux: The Gold Diggers, Orlando, The Tango Lesson, The Man Who Cried. Véritable icône d'un certain cinéma féministe pour les uns, monument de vacuité arty pour les autres. Yes, son cinquième long-métrage en vingt ans, ne va sans doute pas réconcilier ces deux camps. Mais comment ne pas applaudir à un film qui ne ressemble à ce point à rien de connu? Et qui offre à la sublime Joan Allen (Tucker, The Ice Storm, Pleasantville) son plus beau rôle à ce jour?

Yes serait pourtant né comme tant d'autres des événements du 11 septembre 2001. «J'ai ressenti un besoin urgent de répondre à la démonisation du monde arabe en Occident et à la vague parallèle de haine contre l'Amérique», affirme ainsi la cinéaste. Film politique, donc. Mais également intimiste, avec sa trame digne d'un bon vieux mélodrame bourgeois: une quadragénaire dont le mariage s'est essoufflé s'offre un écart de conduite et redécouvre la passion dans les bras d'un cuisinier. Comme pour accentuer ce côté générique, Elle et Lui resteront anonymes.

Irlandaise du Nord élevée aux Etats-Unis et microbiologiste réputée, Elle (Joan Allen) est mariée à un politicien anglais (Sam Neill) qui la trompe. De son côté, Lui (Simon Abkarian) fut chirurgien au Liban, patrie qu'il a fuie durant la guerre civile. Ils se rencontrent à un grand dîner diplomatique où Il officie et Elle s'ennuie. Bientôt devenus amants, ils s'enivrent de leur exotisme réciproque jusqu'à ce que Lui, victime de discrimination dans son travail, se rebelle contre sa condition humiliante. Soudain, c'est tout leur bagage socioculturel et religieux qui resurgit pour faire obstacle à leur amour. Tandis qu'il retourne à Beyrouth, Elle partira pour Cuba en souvenir d'une tante marxiste. Sauront-ils se retrouver malgré tout?

Un tel résumé ne saurait toutefois qu'égratigner la surface de ce film d'une rare inventivité. Ne s'ouvre-t-il pas sur le monologue, adressé directement à la caméra, d'une petite bonne (Shirley Henderson) qui philosophe sur les paradoxes de la saleté? Au début, le thème de l'usure du couple et certaines audaces formelles ne sont pas sans rappeler la Gabrielle de Patrice Chéreau, un film pourtant postérieur. Mais ensuite, l'ambition d'inviter le monde entier sur ce canevas minimal devient apparente. Au passage, Yes parlera ainsi de lutte des classes et de fin du politique, de progrès scientifique et de retour du religieux, de guerre des sexes et de besoin d'amour, de liberté nouvelle et d'identité culturelle. Sans que tout cela pèse des tonnes.

La recette de ce miracle? Un savant mélange de modernité et d'archaïsme dans le langage filmique. D'un côté, Sally Potter fait feu de tout bois, jouant sur différentes vitesses de tournage, alternant photo naturaliste et retravaillée numériquement, montages secs et fondus enchaînés, voix off et musiques contrastées. De l'autre, la versification du dialogue, au lieu d'alourdir le film comme on aurait pu le craindre, tend plutôt à l'alléger! Dites le plus naturellement du monde par les acteurs, les rimes n'ont plus rien de forcé. Parfois drôles, souvent belles, pour peu qu'on les remarque (les sous-titres sont à la peine), elles rappellent le pouvoir singulier de la poésie, trop rarement conviée à l'écran.

Par moments bien sûr, la cinéaste n'arrive pas à résister à la tentation d'en faire trop. Petite sœur des cinéastes-artistes anglais façon Derek Jarman, Peter Greenaway et Terence Davies, elle a de la peine à concevoir un plan simple. Et comme beaucoup de ses collègues anglo-saxonnes (de Jane Campion à Sofia Coppola en passant par Patricia Rozéma ou Mira Nair), ses recherches pour un cinéma plus sensuel et intuitif menacent toujours de se transformer en chichis agaçants.

Tout cela se trouve heureusement contrebalancé par la puissante incarnation des personnages. Jamais le visage anguleux et le corps longiligne de Joan Allen n'avaient paru aussi fascinants, scrutés par la caméra amoureuse du Russe Aleksei Rodionov. Quant au Franco-Arménien Simon Abkarian (Ararat, Ni pour ni contre) et au Néo-Zélandais Sam Neill (Calme blanc, Jurassic Park), ils ne sont pas moins étonnants dans leur rôle de composition.

Vibrant plaidoyer pour plus de compréhension, d'intelligence et d'amour dans ce monde, Yes séduit par sa folle générosité. Comme Orlando (1992) en son temps. Pour l'apprécier, il suffit juste de savoir accepter les excès qui vont avec.

Yes, de Sally Potter (GB/USA 2004), avec Joan Allen, Simon Abkarian, Sam Neill, Shirley Henderson, Sheila Hancock, Gary Lewis, Samantha Bond, Stephanie Leonidas. 1h40.