Né au milieu du siècle dernier, Michel Ocelot a fourbi ses baguettes de magicien de l'animation dans les années 70 avec Gédéon: soixante épisodes de cinq minutes adaptés d'un des pionniers de la bande dessinée, Benjamin Rabier. Puis le public n'entendra plus guère parler de lui – même s'il a reçu moult récompenses dans les festivals pour ces productions et même un césar pour un court métrage, La Légende du pauvre bossu, en 1982. Jusqu'en 1998 où il sort son premier long métrage, Kirikou et la sorcière. Le film croule sous les prix dans tous les festivals mais, surtout, il a droit à une véritable sortie en salle et remporte un vrai succès populaire.

Et voilà que les portes s'ouvrent pour cet «intermittent du spectacle». Avant d'en profiter pour lancer de nouveaux projets, Michel Ocelot a souhaité donner enfin le public qu'elles méritaient aux magnifiques créatures de contes de fées, tout en ombres, qu'il avait conçues il y a une dizaine d'années pour la télévision. Sur trente courts métrages prévus, huit seulement avaient été réalisés et n'avaient eu droit qu'à une unique diffusion. Puis, malgré les prix dans les festivals, ils n'avaient plus trouvé grâce auprès des télévisions européennes. Aujourd'hui, six d'entre eux, à peine retravaillés et mis bout à bout, forment un long métrage plein de charme, Princes et Princesses.

Le principe: dans un cinéma désert, un garçon et une fille retrouvent un vieux technicien pour inventer des histoires dont ils sont les héros. Ils imaginent un scénario, cherchent les costumes adéquats et, grâce à de surprenantes machines, deviennent reine d'Egypte et pauvre fellah, vieille dame japonaise et voleur, princesse de science-fiction et montreur de «fabulo», un petit animal au sifflement merveilleux… Rencontre avec un enchanteur aux talents enfin reconnus au-delà des cercles de l'animation.

Le Temps: – Comment devient-on créateur de films d'animation? Quelle a été votre formation?

Michel Ocelot: – J'ai été un enfant heureux et très actif. Je suis passé par des activités diverses, l'écriture, la danse, le théâtre, mais je n'ai jamais appris l'animation. Je l'ai simplement choisie parce qu'elle réunit tout ce que j'aime faire et qu'elle permet de traiter tous les sujets. Ainsi, avec Princes et Princesses, j'ai voulu susciter une nouvelle génération d'enfants créatifs, leur donner envie de faire des films. C'est en animant un atelier que j'ai découvert la force et l'efficacité des silhouettes, une technique qui jusqu'alors ne m'attirait pas. Le groupe d'enfants qui l'avait utilisée avait réalisé plus de films que les autres et ils étaient plus beaux, plus lisibles.

– Dans le film, les personnages utilisent des ordinateurs pour créer leurs histoires, alors que vous avez travaillé avec des moyens très simples.

– L'essentiel du film est en effet réalisé à partir de silhouettes découpées avec des ciseaux dans du papier noir. [Voir illustrations ci-dessus.] Une caméra 16 mm filme à la verticale les marionnettes articulées avec de petits fils de fer et poussées à la main, image par image, sur une table en verre. Sous la table, des ampoules éclairent la scène à contre-jour. Toutefois, le plaisir de l'animation, c'est aussi de ne pas se laisser emprisonner par une technique, mais de trouver à chaque fois celle qui est appropriée. Ainsi, pour le conte sur les transformations, nous avons utilisé de l'animation traditionnelle dessinée et de la pâte à modeler. Du sel nous a permis de représenter la fumée et l'écume. Et nous avons également filmé des mains réelles en train de dessiner.

– Vous avez un souvenir particulièrement bon de cette réalisation.

– Tout a été créé par une petite équipe dans un village perdu des Cévennes, avec une véritable inventivité. Ce n'étaient pas des employés, des fonctionnaires, mais des artisans responsables. En comparaison, Kirikou est une production impliquant cinq pays, et j'ai été contraint de travailler dans chacun d'eux avec des équipes qui ne se sentaient pas toujours très concernées. Cela demande beaucoup de temps et d'énergie.

– Verrons-nous bientôt un véritable nouveau film de Michel Ocelot?

– J'ai depuis longtemps un projet baroque et décadent pour pervers parisiens. [Sourire.] Mais le succès de Kirikou, les rencontres qu'il a suscitées m'ont donné envie de faire encore un film pour les enfants. Le marché n'est pas bouché par les grandes productions américaines. Les familles veulent aller au cinéma toute l'année, pas seulement à Noël. Mais, de toute façon, il faudra au minimum quatre ans pour terminer ce film. De plus, je prends déjà du retard car j'aimerais publier six albums, un pour chaque conte de Princes et Princesses. Et j'ai accepté de réaliser un clip pour Alain Souchon, avec des techniques numériques, pour une diffusion sur Internet. C'est un bon moyen de me sortir de mes obsessions.