Ce devait être un Mais im Bundeshuus, avec cette fois le gouvernement comme personnage principal. Le cinéaste Norbert Wiedmer, lauréat du Prix du cinéma suisse pour Schlagen und Abtun, auteur d'un portrait remarqué de Bruno Ganz, voulait suivre Moritz Leuenberger durant son année de présidence. Il comptait illustrer les subtilités du pouvoir en suivant deux fils conducteurs, la protection du climat et la politique des transports.

Le film ne se fera pas. Pascal Couchepin, chargé de la Culture, a prié le documentariste de retirer sa demande, l'Office fédéral de la culture (OFC) a refusé ses subsides et, mardi soir, Moritz Leuenberger a fait savoir qu'il ne voulait plus participer à l'aventure. Peu avant les Journées du cinéma suisse de Soleure, que le ministre des Transports inaugurera lundi, le sort de Mécanique politique (en français dans le titre) ne manquera pas d'agiter la profession.

Norbert Wiedmer a rencontré Moritz Leuenberger en mars 2005. Ils font quelques essais, tournent des séquences «qui m'apportaient déjà un matériau pour le film», raconte-t-il. A l'automne, il dépose les demandes de subventions selon le chemin classique des productions de cinéma, la Ville de Berne, le canton, la SSR et la section cinéma de l'OFC. Le film est devisé à 630000 francs, dont 270000 sont demandés à l'OFC, une somme coquette pour un documentaire.

Une première difficulté est posée par la télévision alémanique, qui demande une primeur pour la diffusion alors que le cinéaste vise d'abord une sortie en salle.

Surtout, Nicolas Bideau, fraîchement arrivé à la tête de la section cinéma de l'OFC, alerte sa hiérarchie. Sujet sensible. En décembre, Pascal Couchepin soumet le projet au Conseil fédéral, estimant cette démarche cohérente puisque le film porte sur le travail de l'ensemble du collège, même si l'accent est mis sur l'un des ministres. Les collègues du chef de l'Intérieur ont manifesté un enthousiasme, disons, modéré. Et lui ont renvoyé l'affaire, le cinéma étant dans son portefeuille. In fine, la réponse est négative. Pascal Couchepin dit qu'il ne veut pas d'un «film d'Etat». Son porte-parole, Jean-Marc Crevoisier, explique: «Ce n'est pas le rôle de l'Etat de financer un film à sa gloire avec l'argent des contribuables. Dans le cas de Mais im Bundeshuus, il y avait quatre partis, une pluralité politique autour d'un sujet précis. Là, le film concernerait celui-là même qui donne l'argent, le gouvernement.» Jeudi sur les ondes de la RSR, Nicolas Bideau défendait cette décision en parlant d'un projet «pas bon, qui ne tiendrait pas sur 90 minutes» et «à la gloire de Moritz Leuenberger».

L'argumentaire du chef de l'Intérieur fait bondir l'Association des scénaristes et réalisateurs de films, (ARF) qui fustige une décision prise «selon des critères politiques». Elle déplore le fait que «c'est précisément un conseiller fédéral radical qui témoigne de sa profonde méfiance à l'égard des principes de la doctrine libérale. Que devient un Etat qui n'est plus désireux de s'interroger sur lui-même?»

Norbert Wiedmer, lui, se défend d'avoir voulu faire une apologie de l'élégant ministre: «Je ne suis pas le valet de Moritz Leuenberger.» Il discute ce vendredi avec un avocat pour d'éventuelles «suites juridiques». La marge est restreinte – après tout, il n'existe pas de droit à percevoir des subventions. Il accuse Pascal Couchepin d'avoir commis «une faute grave» en présentant le sujet au Conseil fédéral.

Fait piquant, selon la loi sur le cinéma, c'est le gouvernement qui fait office d'instance de recours si un producteur ou un cinéaste conteste un choix de l'OFC. «Dans ce cas, le recours irait au même organe qui a pris la décision, ce qui est peu démocratique», déplore Romed Wyder, président de l'ARF.

Passé ces arguties juridiques, et quelle que soit la qualité du dossier de Mécanique politique, la raison profonde du refus reste à deviner. Jalousie à l'égard de Moritz Leuenberger, à l'aube d'une année présidentielle que, justement, Pascal Couchepin avait tant aimé vivre? Camouflet approuvé, au moins tacitement, par la majorité d'un Conseil fédéral dont la collégialité paraît bien ébréchée?

Sur le plan de la politique culturelle, le Valaisan ne pouvait trouver situation plus embarrassante. S'il acceptait le crédit, l'UDC, toujours en embuscade, se serait fait une joie de fustiger un panégyrique du socialiste zurichois payé par les impôts. En refusant, il opère, de fait, une contorsion par rapport à ses valeurs. Car un encouragement libéral à la culture ne devrait-il pas, par principe, ne jamais se soucier du contenu de l'œuvre, même lorsque celle-ci prend le prince comme sujet?