Tout ce qu'on dit de lui est vrai. Oui, Aki Kaurismäki est un grand cinéaste. Oui, il est Finlandais et il boit. Oui, il a l'ivresse triste. Quand on s'apprête à le rencontrer, on est donc averti. Comme devant John Ford autrefois, il vaut mieux être plusieurs pour espérer lui soutirer quelques paroles. Empêcher à tout prix que la conversation ne s'éteigne, qu'il ne glisse trop vite dans les brumes silencieuses de son esprit.

Il arrive en retard au rendez-vous, en adoptant l'attitude du petit garçon pris en faute. Sa bonne volonté est évidente, mais sa nature taciturne ne l'est pas moins. Comme le réveil a dû être difficile et le voyage déjà légèrement arrosé, la seconde aura tôt fait de l'emporter sur la première. Le journaliste tente par tous les moyens de ne pas lâcher son os, il n'arrachera que réponses laconiques, ironiques ou catégoriques.

Récemment, après avoir terminé son magnifique Au loin s'en vont les nuages et fêté son 40e anniversaire, Aki Kaurismäki avait laissé entendre qu'il voulait abandonner le cinéma, sans doute pour l'écriture. Mais le désir d'être «au moins Dostoïevski ET Kafka» lui a fait repousser l'échéance. Il a aussi ouvert (et décoré lui-même) un hôtel-restaurant, l'Hotelli Oiva, près de Karkkila, une des villes les plus pauvres de Finlande: «Une entreprise aussi commerciale que mes films, si vous voyez ce que je veux dire.» Mais la fidélité à l'équipe avec laquelle il travaille depuis bientôt vingt ans lui donne presque une obligation morale de continuer à tourner.

C'est en revoyant une série de chefs-d'œuvre de l'époque du muet avec son ami, le critique Peter van Bagh, qu'il a eu l'idée de Juha, quatrième film adapté d'un roman célèbre de Juhani Aho (paru en 1911, traduit sous le titre L'Ecume des rapides). «Un sujet qui me traînait dans la tête depuis dix ans et dont je devais absolument me débarrasser.» En fait, tout remonte à son enfance, lorsqu'il fut bouleversé par une version réalisée en 1937 par Nyrki Tapiovaara. Kaurismäki s'anime un instant: «Une sorte de Jean Vigo de chez nous. Le seul réel talent du cinéma finlandais, mort à 28 ans au front contre l'URSS, durant la Deuxième Guerre mondiale.» Le film n'était pas muet, mais le son avait été postsynchronisé. L'idée d'en faire un véritable film muet, en noir et blanc, lui est venue par conviction qu'il faut aller à contre-courant du cinéma actuel. Lancer un défi au système? «J'essaie, mais je ne suis pas Buñuel.» Procède-t-il par élimination progressive de tout le superflu, de l'action à la parole? «C'est ça.»

Dégoûté par le business et même tout l'arsenal technique nécessaire à faire des films, Aki Kaurismäki se voit comme «l'un des derniers cinéastes qui aiment vraiment le cinéma». Depuis l'âge d'or du muet, celui-ci aurait perdu son innocence, son essence. Invité à parler de ses films préférés de cette période, il cite aussitôt Griffith (Le Lys brisé), Murnau (L'Aurore) et Stroheim (Les Rapaces), en ajoutant qu'il pourrait en mentionner 200 autres. Il aime aussi la musique: actuellement, surtout B.B. King, Chostakovitch et Olavi Virta, le roi du tango finlandais. C'est pourquoi il a demandé à Anssi Tikanmäki, un vieil ami qui a surtout collaboré avec son frère Mika, de composer la bande-son de Juha en mélangeant les styles.

En général, il préfère travailler avec des vieilles connaissances. Sa fidélité à Kari Outinen, inoubliable présence récurrente de ses films? «C'est comme John Wayne pour Ford. Kari est flexible et comprend intuitivement. Pourquoi changer et tout réexpliquer?» Même le Français André Wilms, qui incarne le vil séducteur Shemeikka, en est déjà à son troisième film avec Kaurismäki: le cinéaste l'avait rencontré dans un bar à Paris et aussitôt engagé pour La Vie de Bohème (1992).

Par rapport au public, Kaurismäki n'a qu'un espoir: «Que les gens ne quittent pas la salle avant la fin.» Ce qu'il voudrait transmettre? «Je cherche avant tout à être honnête. Je suis fatigué de mentir, à moi-même comme à autrui. Je ne peux pas fermer les yeux devant la réalité. De toute manière, un artiste ne peut rien espérer changer. Il n'y a plus d'espoir», résume notre interlocuteur. Un lourd silence s'installe. Ses paupières se font lourdes, il s'affaisse légèrement. Un moment plus tôt, son visage s'était éclairé d'un sourire mi-candide mi-ironique: «En fait, je suis un optimiste. Je fais semblant d'être pessimiste.»