Le cinéma pour panser les plaies

La question irakienne s’est posée sur le grand écran dès le début des hostilités. Le conflit est «un terreau fertile pour faire du cinéma», «l’occasion d’une réflexion passionnante sur la place de notre pays dans le monde», estime Matt Damon, qui interprète un soldat à Bagdad dans Green Zone, de Paul Greengrass (2010). Il y a dix ans, remettre en question la guerre contre les fameuses armes de destruction massive tenait de l’antipatriotisme. Produire des films sur le sujet procédait d’un équilibrisme complexe entre engagement politique et star-system, opinion publique, censure économique impliquant le recours à des capitaux étrangers et polémiques violentes. Mais «il y avait de la colère partout et une énorme motivation pour écrire sur le sujet», selon James C. Strouse, l’auteur de Grace is Gone.

Contrairement au Vietnam, rares sont les reporters indépendants ayant couvert l’Irak. Les images qui en proviennent sont celles dûment endiguées par les autorités et les médias, ainsi que celles enregistrées par les soldats sur leurs portables. Le cinéma de fiction remet de l’ordre dans cette mosaïque. Et, dépassant les discours patriotiques, il interroge les destructions que la guerre provoque sur la pierre, sur la chair – sur l’âme surtout.

Pour un film claironnant la supériorité militaire américaine (Le Royaume, de Peter Berg, 2007), nombreux sont ceux qui s’intéressent au retour des combattants et à leur impossible réadaptation, comme Les Soldats du désert (2006), d’Irwin Winkler, The Lucky Ones (2008), de Neil Burger, ou Stop-Loss (2008), de Kimberly Peirce. Ou encore Grace is Gone (2007): ce drame intime observe les ondes de choc en suivant un homme qui prend sans but la route avec ses deux fillettes lorsqu’il apprend que sa femme a été tuée en Irak.

Prolo de l’héroïsme

Dans le funèbre The Messenger (2009), Oren Moverman accompagne l’officier chargé d’annoncer aux familles la mort d’un fils, d’un mari, d’un père. C’est un de ces messagers qui frappe à la porte d’un vétéran du Vietnam dont le fils, de retour d’Irak, a été assassiné. Le vieux soldat mène son enquête et découvre que la guerre enfante des monstres (Dans la vallée d’Elah, 2007, de Paul Haggis). Cinéaste de gauche, c’est grâce à Clint Eastwood, opposant de la première heure au conflit irakien, qu’il a pu tourner cette dénonciation sans équivoque.

Robert Redford évoque la politique étrangère de Washington dans Lions et agneaux (2007). Brian de Palma reconstitue le viol et le meurtre d’une Irakienne de 15 ans par des soldats américains dans Redacted (2007). Souffrant comme la plupart de ses concitoyens d’être sous-informée à propos de la guerre, Kathryn Bigelow a réalisé l’admirable Démineurs (2008). Ce film, présentant plusieurs similitudes avec American Sniper, dont le principe de montrer sans juger, suit à Bagdad un spécialiste du déminage. Un gars aux nerfs d’acier qui «marche vers l’objet que tous les autres fuient» pour démêler les fils bleus et les fils rouges.

Rendu à la vie civile, ce prolo de l’héroïsme s’avère incapable de s’acclimater à la tranquillité.