L'un des meilleurs films de l'année risque fort de n'être vu par personne. Normal? Apparemment, dans la mesure où Return to Paradise n'a pas obtenu d'Oscar, n'est passé par aucun festival, s'est planté au box-office américain et présente de surcroît le handicap d'être le remake d'un film français, Force majeure de Pierre Jolivet. D'où une totale perte de confiance de son distributeur, qui a repoussé sa sortie depuis six mois pour s'en débarrasser sans frais au creux de l'été. Et pourtant, on a peine à imaginer un seul spectateur qui sortirait déçu de ce film captivant, plus abouti que son (déjà excellent) modèle français. Alors, à qui la faute?

Aux auteurs, assurément, qui ont réalisé là un film anti-«fun» et même antiaméricain au possible, sans crier gare. Autrement dit, en parfaits contrebandiers du système. Pour les situer un minimum, rappelons que le réalisateur Joseph Ruben s'était surtout distingué jusqu'ici à travers d'élégants thrillers (Les Nuits avec mon ennemi, Le Bon fils, etc.) qui lui ont valu le titre officieux de «roi du mouvement de grue». Côté scénaristes, alors que Wesley Strick (Les Nerfs à vif, Volte/Face) est le type même du bon artisan, cinéphile averti mais impersonnel, on retient surtout le nom de l'Anglais Bruce Robinson, qui écrivit jadis La Déchirure, puis réalisa les étonnants Withnail and I et Jennifer 8. Est-ce un hasard si ce trio d'auteurs incertains s'est galvanisé pour une histoire de trois amis confrontés à un choix crucial?

Trois jeunes Américains insouciants s'en allèrent passer des vacances de rêve en Malaisie: exotisme, farniente, filles et haschisch à volonté. L'un d'eux, le plus idéaliste, resta en arrière avec l'idée d'œuvrer pour l'écologie. Deux ans plus tard, ses compagnons retournés à New York sont contactés par une avocate qui les confronte à la situation suivante: leur ami a été arrêté au lendemain de leur départ, suite à une perquisition de la police. Celle-ci a trouvé dans leur hutte une quantité de hasch qui, selon la loi du pays, lui a valu d'être considéré comme un dealer et d'être condamné à la peine de mort. Toute la procédure d'appel ayant été épuisée, il va être pendu dans quelques jours. Son seul espoir serait qu'ils se rendent à la justice du pays pour partager leur responsabilité. Autrement dit, sacrifier trois ans de leur vie en prison.

Un sacré cas de conscience! Très inspirés par ce thème que n'auraient pas renié Joseph Conrad ou Graham Greene, les auteurs se sont refusés à toute facilité. Le récit épouse le parcours moral de Sheriff (Vince Vaughn), des deux celui le moins susceptible d'accepter un tel sacrifice: un jeune homme comme tant d'autres, sans illusions ni ambitions, qui ne croit en rien et voudrait pouvoir éternellement prendre la vie à la légère. Dans l'épreuve, malgré lui, il se découvrira lui-même. Un peu en retrait, Tony, l'architecte sur le point de se marier, semble plus au clair avec ses valeurs. Mais ici, rien n'est joué d'avance.

Par rapport à Force majeure, Return to Paradise prend le risque d'imaginer ce qui adviendra après le retour en Malaisie, ainsi que celui d'une histoire d'amour sur le fil du rasoir. On craint le pire, et puis non: le film américain a trouvé là le moyen d'aller plus loin que son prédécesseur, en complexifiant toutes les données du problème. Même la justice malaise n'est pas vraiment montrée du doigt. Si coupable il y a, ce sera finalement plutôt du côté d'une presse trop sûre du bien-fondé de ses interventions qu'il faudra le chercher. En l'occurrence, le questionnement éthique, voire mystique, mène bien au-delà de la recherche d'un bouc émissaire.

Revenue de ses envolées passées, la caméra de Joseph Ruben enregistre le mouvement et les hésitations des protagonistes avec une relative modestie, mais aussi une superbe fluidité. L'image «naturaliste» (avec du grain, mais très colorée) et le son, souvent en prise directe, accentuent cette recherche d'un certain réalisme. Dès lors, c'est l'interprétation qui capture véritablement l'attention. Vince Vaughn et Anne Heche, plus que parfaits, font oublier leurs rôles ingrats dans le Psychose de Gus Van Sant . Quant à Joaquin Phoenix, révélé dans Prête à tout du même Van Sant, il se confond littéralement avec son personnage pathétique. Miracle de casting ou direction d'acteurs, l'adéquation entre interprètes et personnages est exceptionnelle. Et une telle réussite risquait de rester dans les placards? Parfois, l'impopularité est le meilleur gage de qualité…

Loin du paradis (Return to Paradise), de Joseph Ruben (USA, 1998), avec Vince Vaughn, Anne Heche, Joaquin Phoenix, David Conrad, Jada Pinkett Smith, Vera Farmiga.