Plus de 26 millions de dollars récoltés en un week-end, l'arrivée sur les écrans américains de The Hollow Man, nouveau film du Néerlandais Paul Verhoeven, se solde par un succès financier impressionnant. Après les échecs commerciaux successifs que connurent les deux derniers films du réalisateur (Showgirls et le déjà mythique Starship Troopers), l'adaptation de la série culte des années 60, L'Homme invisible, pourrait être l'un des gros succès de l'été outre-Atlantique. Plus lisse apparemment que les œuvres précédentes de Paul Verhoeven, ce film visuellement très maîtrisé s'avère un thriller efficace, souvent haletant, à défaut d'être subversif. Le cinéaste avoue avoir délibérément conçu un film mainstream, sans doute lassé par les multiples controverses déclenchées par ses brûlots passés. Misogynes, fascisants, complaisants dans leur violence, amoraux: autant d'adjectifs associés par une partie du public et de la presse à la cinématographie de Verhoeven.

Pourtant derrière son masque, sous sa capuche grise, L'Homme invisible du réalisateur hollandais (sur les écrans romands dès le 20 septembre) laisse apparaître un vide malsain. Libéré de son écorce, le personnage devient comme intoxiqué par sa liberté et les pouvoirs qu'elle lui procure. Pourtant loin de se transformer en un monstre mécanique ou purement animal, il reste dans sa violence, son ambition et sa noirceur profondément humain. Interview.

Le Temps: Dans son communiqué, le Festival de Locarno vous présente comme le réalisateur «invisible» de l'an 2000. Avez-vous parfois l'impression d'être ce «Hollow Man», l'homme invisible de Hollywood?

Paul Verhoeven: Tout dépend du sens de «hollow», s'agit-il de l'acception vide, creux? (Rires.) Pour être sérieux, je ne crois pas être invisible dans l'univers des grands studios. Mes films ont souvent déclenché des polémiques, notamment Showgirls qui a été attaqué très violemment par la critique américaine. Je crois que je suis en pleine lumière, mais l'éclairage est souvent mal dirigé. Les Américains et le reste du monde en général ont posé un regard très basique sur mes films. Ce n'est que récemment que les gens ont cherché à aller au-delà de l'histoire que déroule chacun de mes longs métrages.

– Les critiques continuent aujourd'hui à affluer outre-Atlantique, concernant votre nouveau film. Etes-vous surpris par cette constance dans le dénigrement?

– Pas vraiment, le milieu cinématographique ne parvient pas à faire abstraction de mes films précédents. On a écrit que ce film traitait à nouveau de sexe, alors qu'il ne comporte aucune scène érotique. Simplement, les Américains deviennent toujours plus puritains. Impossible de traiter du thème du voyeurisme, d'évoquer le plaisir, le mystère de la séduction charnelle sans que l'opinion publique ne se rebiffe. La réaction est viscérale. Cette pudibonderie se retrouve aujourd'hui dans le choix du colistier fait par le candidat à la présidence Al Gore. Joseph Lieberman est un ennemi déclaré de Hollywood et du cinéma en général. Il considère les studios comme de nouvelles Sodome et Gomorrhe.

– Dans votre film, le monstre est en fait un être humain, contrairement aux films d'horreur traditionnels. Faut-il l'analyser comme un signe supplémentaire de votre misanthropie?

– Je suis persuadé que le mal est profondément en nous. Je suis un grand admirateur de votre compatriote Carl Gustav Jung. Comme lui, je pense que c'est en reconnaissant la part d'ombre que nous avons en nous, en la rendant d'une certaine manière objective, que nous luttons contre elle, que nous avançons. C'est une conception de l'homme très peu américaine.

– La plupart de vos films évoquent le thème du pouvoir totalitaire. Est-ce que votre décision de vous installer à Hollywood est liée à ce désir de flirter à votre manière avec ce pouvoir, en visant un public planétaire?

– Les films de ma période hollandaise ne traitent pas vraiment de ce thème. En fait, c'est depuis mon arrivée aux Etats-Unis que je m'y intéresse. L'Amérique se considère comme le nouvel Empire romain. Cela me choque et en même temps m'inspire. L'enjeu de la sexualité qui était bien plus présent dans mes premiers films a été remplacé par une réflexion sur le contrôle politique. Starship Troopers manifeste le plus clairement cet intérêt. Je cherche à percer un pan de l'âme américaine, à mieux comprendre ce recours maladif à des super-héros. L'Amérique se voit clairement comme l'araignée au milieu d'une toile.

– L'idée d'un retour en Europe vous séduit-elle? Avez-vous des projets précis?

– Ces dernières années, j'ai ressenti une très forte nostalgie de l'Europe et de sa culture. Je réalise qu'il y a certains thèmes, certaines émotions que je ne peux plus exprimer aux Etats-Unis. Je vais essayer de réaliser des films plus proches de la sensibilité européenne et je veux les tourner sur ce continent. Je veux me plonger dans l'histoire européenne, notamment dans celle de la Seconde Guerre mondiale. Mon projet autour d'Adolf Hitler avance lentement. Je suis en contact avec l'écrivain Ian Kershaw, qui vient de réaliser une biographie en deux tomes du tyran. Mais c'est un sujet très difficile. Les gens du milieu le détestent presque autant que mon autre projet centré surJésus-Christ. Pour réaliser ces films, il me faut collaborer avec des sociétés de production allemandes, françaises ou anglaises. Les Américains se désintéressent totalement de l'histoire européenne.