Déroutant Roman Polanski! Il n'est pas un de ses films, du Couteau dans l'eau (1962) à La Jeune Fille et la mort (1994), qui n'ait divisé la critique et/ou le public. La Neuvième Porte ne fera pas exception à la règle. Travail de grand artisan peu impliqué dans ses sujets ou d'auteur, porteur d'une authentique vision? Quand l'intéressé lui-même reconnaît avoir signé là un nouveau film de démonologie, trente ans après son fameux Rosemary's Baby, sans y croire le moins du monde, on est en droit de douter. La seule chose que personne ne lui niera, c'est un talent qui confine au génie – ce détail qui vous place déjà solidement au-dessus de la mêlée. Incarnation du parfait «cinéaste-œil», incapable de concevoir un plan quelconque, Polanski s'amuse-t-il juste à nous mener en bateau? Ou, par cette apparente désinvolture, touche-t-il plus sûrement à l'essence même du cinéma?

Toujours est-il qu'il nous invite ici à suivre les aventures d'un étrange personnage, revendeur de livres rares, né de l'imagination de l'écrivain colombien Arturo Perez-Reverte. Adaptation de son roman Le Club Dumas, La Neuvième Porte troque l'érudition ludique de celui-ci pour un climat fantastique plus prégnant. Et la lettre pour l'image.

Expert mercenaire, Dean Corso ne peut refuser l'offre de Boris Balkan, un collectionneur new-yorkais féru de démonologie: comparer les trois exemplaires existants d'un légendaire manuel d'invocations sataniques du XVIIe siècle, Les Neuf Portes du royaume des ombres. Un travail de détective grassement payé, doublé de la mission d'acquérir à n'importe quel prix les deux autres exemplaires en cas de doute sur l'authenticité de celui acquis par Balkan. La veuve de son ancien propriétaire est elle aussi sur la piste, de même qu'une mystérieuse jeune femme. Quant aux deux autres collectionneurs, au Portugal et à Paris, ils vont se montrer plus ou moins coopératifs avant de disparaître de manière mystérieuse. La solution de l'énigme se trouvera dans les neuf gravures du fameux livre…

Comme toujours, on ne peut être que fasciné par la maîtrise du cinéaste à nous entraîner dans sa narration, aussi improbable soit-elle. En fin connaisseur des mécanismes du fantastique, Polanski biaise d'entrée avec le réalisme pour mieux préparer le moment où le récit basculera franchement du côté de l'imaginaire: générique en forme de plongée infernale, atmosphères «raréfiées» et touches grotesques suggèrent d'emblée l'irrationnel qui rôde. Par contre, l'impression que le film tourne un peu à vide, faute d'enjeux véritables, risque elle aussi de s'installer. Ne s'agirait-il là que d'un brillant exercice de style, comme naguère Pirates (1986)? Bientôt, il n'y a plus que l'emploi frappant d'Emmanuelle Seigner – ange gardien ou succube – pour suggérer un investissement plus personnel.

Déjà ange protecteur de Harrison Ford dans Frantic, puis partenaire de damnation de Peter Coyote dans Lunes de fiel, la comédienne se prête depuis trois films à l'une des plus troublantes utilisations par un cinéaste de sa propre épouse. D'un regard furtif à travers les rayons d'une bibliothèque à un formidable déchaînement charnel, son personnage incarne toute l'ambiguïté du film. Apparemment classique dans sa mise en garde contre un Mal signifié de manière très traditionnelle, La Neuvième Porte s'avère finalement unique dans sa manière d'opter in fine pour sa séduction. Ainsi, après la première œuvre «morale» de sa carrière, La Jeune Fille et la mort, Polanski est retourné aux démons qui ont hanté sa vie, du ghetto de Cracovie à l'assassinat de sa deuxième femme par une secte.

Quel dommage dès lors que le douteux héros campé par Johnny Depp ne soit que l'ombre de J.J. Gittes, le détective déchu de Chinatown! Doté d'un protagoniste plus engageant, romantique blessé plutôt que misanthrope calculateur, le film ne laisserait jamais indifférent. Tel quel, il a trop besoin de ses seconds couteaux hauts en couleur pour retenir l'attention du spectateur: Lena Olin en vamp flamboyante, Jack Taylor (un habitué des nanars espagnols signés Jesus Franco) en vieil aristocrate décati, Barbara Jefford en infirme savante et surtout Frank Langella, seigneurial dans le rôle de Balkan, présence longtemps occulte avant une mémorable réapparition.

La sortie prochaine de Eyes Wide Shut, où Stanley Kubrick passe lui aussi par les images de la messe noire et de l'ange gardien, ne manquera pas de suggérer de surprenants parallèles entre les deux films. De quoi se convaincre que Polanski, à 66 ans, reste l'un des grands du cinéma mondial, mais aussi de quoi faire apparaître certaines limites de son inspiration. Son «au-delà de la morale» est passionnant tant qu'il fait dialoguer le réel et la folie; nettement moins lorsqu'il s'inscrit comme ici dans les limites trop précises d'un genre. Alors, Polanski redevient cette sorte de «calligraphe», maître incontestable d'un art de la fascination, mais sans doute plus malin que vraiment sincère.

La Neuvième porte (The Ninth Gate), de Roman Polanski (France-Espagne, 1999), avec Johnny Depp, Frank Langella, Lena Olin, James Russo, Jack Taylor, Barbara Jefford, Emmanuelle Seigner.