Il n'y a pas que le cinéma français qui geigne perpétuellement sur son exception culturelle mise à mal par les barbares hollywoodiens. La Russie se sent également menacée, et l'on a pu entendre récemment un cinéphile averti, un certain Vladimir Poutine, crier sa colère: «Il y a trop de films américains sur le marché russe et ils sont trop populaires. Ils étranglent la production cinématographique nationale, qui était autrefois la fierté de l'Etat soviétique.» On ne saurait donner vraiment tort au président russe. La fréquentation des cinémas à Moscou est en pleine explosion, les multiplexes dernier cri poussent comme des champignons luxueux, les exploitants rivalisent d'imagination pour attirer la clientèle – dans certaines salles, on peut suivre le film couché, ou commander à boire et à manger depuis son fauteuil, dans d'autres, vieux rêve de maints cinéphiles occidentaux, on peut fumer. Mais à l'heure de choisir le film, liste des séances en main, on voit défiler à l'infini les titres désespérément répétés des trois ou quatre plus grosses productions hollywoodiennes du moment.

Poutine, semble-t-il, a dû lui-même faire cette agaçante expérience: «Ces derniers temps, a-t-il fulminé, le nombre de salles a doublé, mais le total des films russes qui y passent atteint à peine 2%.» Une situation d'autant plus révoltante que, comme le dit Karen Chakhnazarov, le directeur des légendaires studios Mosfilm – l'équivalent soviétique de Cinecittà –, «les studios américains se contentent d'encaisser les bénéfices mais ne mettent pas un rond dans la construction de nouvelles salles». Depuis l'époque soviétique, le nombre de longs métrages russes produits par année n'a fait que chuter: de 400 environ on est passé aujourd'hui à une soixantaine. Heureusement, en Russie, les colères présidentielles sont généralement suivies d'effets fulgurants. Ainsi le ministre de la Culture, Mikhaïl Chidkoï, a-t-il déjà annoncé le déblocage de 32 millions de dollars annuels pour faire remonter le nombre de films russes à une centaine. L'idée d'imposer des quotas – les exploitants seraient forcés d'introduire dans leur programmation au moins 25% de films russes – fait également son chemin. Seul petit problème que soulève honnêtement Karen Chakhnazarov, fer de lance de ce combat et qui se plaint également de l'absence des films français, japonais et italiens des écrans moscovites: le chiffre de 100 films russes par année ne sera probablement pas atteint en raison d'une «pénurie de réalisateurs russes de haut niveau».