Sur la Piazza Grande, en ce soir d’ouverture, se sont succédé deux emblèmes. Cinquante-cinq ans après Les 400 Coups, Jean-Pierre Léaud, 70 ans, figure de proue de la Nouvelle Vague, garant d’une cinéphilie pointue, s’emberlificote dans l’écheveau de ses névroses. Luc Besson, cinéaste, producteur, distributeur et entrepreneur, présente Lucy, qui connaît un excellent démarrage aux Etats-Unis. Entre les deux extrêmes on trouve la fille de Tippi Hedren, l’ex d’Antonio Banderas, Melanie Griffith, blonde gironde, Working Girl des 80’s que la chirurgie esthétique a privée de son âge.

Le Festival de Locarno ambitionne de témoigner du cinéma dans sa globalité en programmant valeurs sûres et premières œuvres, en plongeant dans la mémoire du septième art sans dévier de son cap sur l’avenir.

Le premier film que projette l’édition 2014 de la manifestation tessinoise, dans la cadre de la rétrospective Titanus, c’est Pane amore e fantasia, de Luigi Comencini, une comédie de 1953 avec Gina Lollobrigida campant une sauvageonne va-nu-pieds d’une sensualité renversante. Quelques heures plus tard, c’est Lucy, thriller SF dans lequel Scarlett Johansson incarne une femme dont l’intelligence croît jusqu’à l’omnipotence divine dans un festival d’effets spéciaux orchestrés par ILM, la boîte fondée par George Lucas.

Mégalomanie d’un passionné du 7e art

Pour Luc Besson, les effets spéciaux assistés par informatique, désormais illimités, exacerbent l’imagination: «Je crois qu’on va redonner le pouvoir aux créateurs, car tout est possible» Bon, Comencini, avec zéro effet spécial, ne manquait pas d’imagination, mais passons.

Quel drôle de personnage ce Luc Besson, détonant mélange de mégalomanie et de simplicité bourrue. Un peu tête à baffes, mais attachant comme un petit garçon qui parle de son jouet, comme Petzi repu de crêpes. Et passionnément amoureux du cinéma.

Assis devant un public étonnamment clairsemé, il a de lui-même une haute idée «Si j’avais écouté les gens, je ferai Léon 12 et Nikita 8… La seule façon de s’améliorer, c’est de voyager dans sa tête ou à l’étranger». Chaque film nourrit le suivant, Lucy n’aurait pas existé sans The Lady, tourné en Birmanie: «J’apprends des rouges, des bleus, des jaunes, des violets pour enrichir ma palette». Il se compare à un grand cuisinier voyageant de par le monde pour renifler des odeurs et tâter des produits exotiques. «Le jour où Picasso a mis un nez dans une oreille, on a crié au fou. Or ce jour là il a révolutionné la peinture, l’art, l’architecture, le monde… Même chose pour Miles Davis… Mais je ne me compare pas à ces gens-là», précise-t-il aussitôt.

Un multiculturalisme réjouissant

Se considère-t-il comme un cinéaste français ou américain? « Van Gogh était hollandais, le champ de tulipes qu’il a peint se trouve en France et maintenant le tableau est à New York, élude-t-il avant de rappeler que personne ne demande leurs papiers aux gens qui font des films. Il évoque son enfance passée sur une île grecque, puis à Coulommiers, patrie du fromage: «Je voyais des vaches depuis ma fenêtre, il n’est pas possible d’être plus loin du cinéma». Alors il se réjouit du multiculturalisme galopant: «Aujourd’hui, il est possible d’écouter du reggae en Islande tout en mangeant des sushi».

Luc Besson aime tenir la caméra «Je ne dis pas «Action!», mais je lance le moteur. Je suis dans la vibration. Je sens l’émotion monter, la prise qui vient, On peut travailler l’acteur presque comme sous anesthésie. Il m’arrive de le bouger. Je parle beaucoup pendant les prises. Je raconte ma vie…» Et là il rit.