Oui, oui, nous avions bien compris. Les cigares de Clinton. La robe de Monica. Le gel pour cheveux – à base de semence humaine – qui a fait de Mary à tout prix le film le plus rentable de 1998. L'un des plus drôles aussi. Et puis le grand déballage du pornographe Larry Flynt, volant au secours du président, agitant un million de dollars devant tout témoin susceptible de citer le nom de républicains ayant biaisé avec la morale. Un vrai retour du refoulé, invité surprise de l'investiture Clinton.

Le monde du cinéma avait largement soutenu le gouverneur de l'Arkansas au moment de son élection; il aurait eu tort de ne pas s'engouffrer dans la brèche créée par les comportements «inappropriés» du président. Si cette décontraction nouvelle restait encore timide, trois films arrivent sur les écrans romands pour enfoncer le clou dans un éclat de rire particulièrement grinçant: Happiness, Very Bad Things et Pleasantville (lire ci-dessous).

Sous Ronald Reagan, puis George Bush, la MPAA – association toute-puissante chargée de déterminer l'âge légal d'entrée dans les salles obscures – maniait le X comme une guillotine. Le sigle infâme n'était pas uniquement destiné aux films pornographiques, mais également aux œuvres de David Lynch (Sailor et Lula) ou de Pedro Almodovar (Attache-moi). Le refoulé revient de loin.

Le cinéaste John Waters, prince du mauvais goût dans les années 70 et dont le dernier film, un frétillant Pecker, sortira prochainement en Suisse, nous confiait récemment à propos du scandale Clinton: «C'est excellent, toutes les familles du monde se sont mises à parler de sexe. Il faut savoir qu'aux Etats-Unis, dans beaucoup d'Etats, le sexe est traité systématiquement sous l'angle de la législation sur la santé. Grâce à Bill Clinton, les autorités pourront difficilement nous tracasser.»

En avouant dans la presse américaine son admiration pour Happiness, John Waters occupe malgré lui une position de père spirituel. Le visage du refoulé, c'est le sien, porté haut sur le front d'une génération de cinéastes que la critique américaine, un rien médusée, appelle «Degeneration X».

Todd Solondz, l'auteur de Happiness, leur répond d'une profession de foi, d'une Dogma personnelle. «Je sais que certains éléments de mon film sont choquants, confessait-il à Time Magazine en octobre dernier, mais ce n'est qu'un reflet de ce que les médias et les politiques proposent tous les jours. Les célébrités n'arrêtent pas de parler de leurs abus. Les nouvelles télévisées évoquent des atrocités commises sur des enfants. En dehors de la pure information, ce déballage a quelque chose des pires shows: il titille.»

Dans les colonnes du New York Times, les auteurs de Mary à tout prix, Bobby et Peter Farrelli, ont traité Happiness de film «malade» («sick»). Pourtant, et malgré leurs styles et leurs moyens distincts, Happiness ou Mary à tout prix provoquent un courant d'air qui risque de faire claquer bien des portes. A commencer par celle qui permettait aux puritains de lorgner tout en distillant leurs foudres. Il ne faut pas crier à la maturité trop tôt, ni à la liberté totale (Hollywood regorge de Kenneth Starr prêts à bondir), mais ce cinéma américain dérangeant bouscule un peu la régression imposée aux écrans du monde entier sous prétexte que les enfants sont le public le plus rentable.