Vue de l’intérieur, la cérémonie des Prix du cinéma suisse est morte samedi soir à Lucerne. Elle est morte dans la forme qu’elle connaissait depuis sa création en 1998. Et elle est née, enfin, dans une allure qui ressemble à une cérémonie. Il ne s’agit pas encore de celles des Oscar ou des César, bien sûr, et ce ne sera jamais le cas: la cinématographie nationale aura toujours trop de handicaps, pas assez d’argent, l’inexpérience dans le timing et la scénographie de ce type d’événement, un manque de bateleurs capable d’animer une telle soirée, comme Antoine de Caunes en France, etc. Curieusement, alors que la volonté de glamour a pu faire craindre une boursouflure prétentieuse, c’est justement en reconnaissant toutes ces limites que l’organisation a convaincu: la cérémonie s’est voulue sobre, uniquement animée par l’Orchestre symphonique de Lucerne (jouant avec hilarité le thème trépidant d’Indiana Jones à chaque montée d’un gagnant sur scène). Au bout du compte, c’est l’homme qui paraissait le mieux préparé dans les précédentes versions de la cérémonies qui est devenu le plus pathétique: Pascal Couchepin, se mélangeant les pinceaux et les fiches comme pour souligner l’incongruité d’une Suisse comme unique pays au monde où le plus prestigieux prix cinématographique n’est pas remis par un artiste mais par un politicien (comme si Barack Obama, ou son émissaire à la culture, remettait l’Oscar du meilleur film et Christine Albanel le César du meilleur film).

Mais la fête aura été belle. Grâce à une qualité surtout, à laquelle tout revient toujours: celle des films. « Home » primé trois fois surtout, ce qui honore les prix eux-mêmes: le film d’Ursula Meier survole et élève le niveau du cinéma suisse, et sa victoire aura élevé celui de la cérémonie. Et puis, n’était la défaite de « La Forteresse » qui s’est vu souffler la statuette du meilleur documentaire par « No More Smoke Signals » pour la deuxième fois après le Prix de Soleure en janvier, les Prix du cinéma suisse 2009 portent logiquement l’empreinte des cinéastes romands, infiniment supérieur à leurs collègues alémaniques au cours des derniers mois. Même l’acteur Dominique Jann, chouchou des milieux zurichois, est salué pour sa prestation dans le film d’une Romande: Luftbusiness de Dominique de Rivaz.

Les cinéastes d’outre-Sarine, de la très influente Zurich surtout, ont pu se consoler, puisque Fanny Bräuning, l’auteur du documentaire primé, est Bâloise, avec les prix attribués aux courts métrages. Et, une nouvelle fois, dans la grande autocélébration censée réunir tout un pays autour d’une cinématographie, cette dernière a montré qu’elle ne peut et ne sera jamais une. Profondément, il n’y a pas un cinéma suisse. Le cinéma suisse, c’est au moins deux mondes: le cinéma alémanique et le cinéma romand (ou latin, si on lui adjoint les auteurs tessinois, souvent en lien étroit, minorité oblige, avec leurs collègues francophones). Grâce à « Home », cette minorité aura, dans l’histoire des Prix du cinéma suisse, remporté plus de la moitié des récompenses suprêmes, celles du meilleur film de fiction. Alors, à quand une cérémonie du cinéma suisse à Genève, Lausanne, Neuchâtel, Sion, bref, là où le film suisse bouge vraiment?