Deux premiers films de femmes taïwanaises en compétition: voilà qui donne envie de les réunir pour les faire parler de la situation du cinéma dans leur pays. A notre surprise, Vivian Chang et Singing Chen ne se connaissaient pas. Il aura fallu que ces deux natives de Taipei (3 millions d'habitants) viennent dans une petite ville du bout du monde (pardon aux Fribourgeois) pour qu'elles se rencontrent. Voilà qui en dit long sur un cinéma qui projette à l'extérieur, à travers les festivals, des signes de bonne santé étonnante tandis que sur place, la désolation et le chacun pour soi règnent. Le surprenant diagnostic établi en 1999 par les Cahiers du cinéma dans leur numéro spécial Made in China est donc toujours valable: une production d'une quinzaine de films par an, pas tous projetés dans les salles, un éclatement de la «nouvelle vague» en clans (Hou Hsiao-hsien, Edward Yang & co), un public qui a choisi la facilité et ne sort plus que pour les grosses machines hollywoodiennes. Pas découragées pour autant, ces deux femmes de moins de trente ans ont réalisé, chacune à sa manière, des films hautement personnels et prometteurs.

Murmure caché (Xiao bai wu jin ji) de Vivian Chang se présente comme trois temps de la vie d'une femme – à supposer qu'il s'agisse bien de la même: une enfance misérable auprès d'un père handicapé réduit à mendier et d'une mère qui se prostitue, une adolescence rebelle passée à voler des papiers d'identité et à se glisser dans la peau d'autrui, et un début de vie adulte sous le signe d'une relation conflictuelle et d'une réconciliation nécessaire avec la mère. Peu bavard, allusif (le thème du dessin fait le lien entre les trois âges) et ponctué de longs plans qui testent la patience du spectateur, c'est un film d'une belle maturité alors que l'intéressée elle-même avoue un processus de découverte permanent.

Très différent, Entassés (Wo jiao A-Ming la) de Singing Chen explore de manière réaliste et poétique une matière documentaire. Après avoir rencontré des sans-abri, la jeune cinéaste a composé (elle signe aussi la musique) un film qui entremêle trois-quatre de ces destins «perdus» (un vieil homme sans passé, un écrivain disparu, un ouvrier syndicaliste réduit à chanter dans le métro) et la tentative vouée à l'échec d'une reporter de télévision de leur faire réintégrer le monde «normal». L'empathie évidente de la cinéaste avec ses personnages la pousse à explorer jusqu'à leurs rêves, prétextes à un mélange de formes quasi expérimental. C'est leur refus de se plier aux goûts supposés du public qui réunit les deux femmes. Vivian Chang, qui parle parfaitement l'anglais, a passé une partie de sa jeunesse aux Etats-Unis et étudié la sociologie avant de passer par l'assistanat, auprès de Sylvia Chang (actrice et réalisatrice du cinéma commercial) et de Tsai Ming-liang sur The Hole. Après avoir essuyé un refus de subvention de l'Organisme national d'aide au cinéma, elle a eu la chance qu'un producteur s'intéresse à son projet. Son film a été sélectionné dans divers festivals, dont Cannes, et le recours à une actrice connue (la femme du troisième récit) pourrait lui valoir une sortie à Taïwan.

Singing Chen, à l'anglais plus hésitant et qui s'est déplacée avec son producteur aussi jeune qu'elle, a quant à elle étudié la science des médias («mass communication») tout en débutant par des courts métrages. L'assistanat, elle en a tâté auprès de Huang Ming-chuan sur Flat Tyre (Po lun tai), mais on la devine plus éloignée des milieux du cinéma que sa collègue. De manière symptomatique, ses références sont plutôt littéraires. Faisant preuve de débrouillardise, elle a réussi à transformer un subside pour un court métrage en budget de long métrage. En attendant une hypothétique sortie de son film, elle aussi compte sur les festivals pour lui faire rencontrer un public.

C'est par crainte de ne jamais pouvoir faire d'autres films que j'ai eu cette idée de trois en un», avoue Vivian Chang, qui «laisse au spectateur d'interpréter les liens entre eux». Le film n'est pas strictement lié à son autobiographie, ni d'un féminisme revendicatif, «mais je ne saurais pas prétendre que je suis un homme, alors je suppose qu'il y a un point de vue très féminin». Plus réservée, Singing Chen ne doit pas être moins déterminée et angoissée, elle qui a voulu «raconter la vie en dessous des ponts d'autoroutes». «J'ai rencontré beaucoup de ces vagabonds et j'ai été frappée par leur manière de vivre en marge. Ils cachent tant d'histoires!» Mêlant documentaire et envolées imaginaires «un peu à la manière du réalisme magique latino-américain», elle a de son côté «cherché à éviter une perspective spécifiquement féminine.»

Quand on leur demande leur rapport aux grands cinéastes taïwanais connus en Occident, elles affirment leur attachement aux films de Hou Hsiao-hsien et d'Edward Yang, avec une prédilection pour leurs premiers films. Et quand on cherche la supériorité du cinéma asiatique dans son approche plus poétique du réel, elles s'étonnent en se réclamant de Godard, Kieslowski, Polanski (Chang), Tarkovski et Angelopoulos (Chen). Décidément, à l'ombre de Yi Yi, le chef-d'œuvre d'Edward Yang également en compétition, la relève promet – à condition de trouver les moyens de s'exprimer.

Festival international de films: Fribourg, jusqu'au 18 mars. Rens. 026/322 22 32.