On le remarquait d'emblée en prenant connaissance des douze titres en compétition: avec trois films dont Yi Yi, déjà primé à Cannes, la représentation taïwanaise de ce 15e Festival de Fribourg était exceptionnelle. Elle n'avait pas pour autant partie gagnée face à une concurrence coréenne, indienne, iranienne ou cubaine d'excellent niveau. Et pourtant, jamais palmarès (voir la rubrique «En un coup d'œil» en page 2) n'aura été aussi unanime.

En accordant ses trois prix aux films de Taïwan, le Regard d'or à Yi Yi d'Edward Yang (Tempo du 8 mars), le Prix du meilleur scénario à Murmure caché (Xiao bai wu jin ji) de Vivian Chang et le Prix spécial ACAT-Suisse des droits de la personne à Entassés (Wo jiao A-Ming Ia) de Singing Chen, le jury international aura autant voulu distinguer l'ensemble d'une cinématographie.

Vivian Chang et Singing Chen, deux jeunes cinéastes débutantes (LT du 14 mars) ont raflé l'essentiel des prix annexes. Le seul à émerger à leurs côtés, distingué par les jurys de la presse et des ciné-clubs, est le Chinois Jia Zhang-ke avec Le Quai (Zhan tai), un superbe film comme par hasard fortement influencé par l'art des grands maîtres taïwanais!

A n'en pas douter, il y a là un message. D'abord, l'affirmation que c'est du côté de la Chine que se font actuellement certains des plus beaux films du monde. Et bien sûr une invitation à les montrer et à venir les voir. Trop seul dans la course, Trigon-Films parviendra-t-il à relayer ce message auprès du public? Le distributeur spécialisé dans le «reste du monde» sort Yi Yi sur nos écrans dès mercredi et fera circuler Murmure caché dans le circuit «Les Films du Sud» qui débute mardi à Neuchâtel. Mais les deux autres vainqueurs pourraient passer à la trappe faute d'intérêt des distributeurs.

Quoi qu'il en soit, il convient de répéter ici l'universalité de Yi Yi, septième film d'Edward Yang qui consacre l'un des pionniers de la «nouvelle vague» taïwanaise des années 1980. Ce film de trois heures qui a obtenu un succès inattendu l'automne dernier à Paris est une sorte de chronique de famille et du quotidien à Taipei, mais qui pourrait se passer dans n'importe quelle autre grande ville moderne du globe (c'est aussi ça, la mondialisation). Jamais sans doute un cinéaste n'avait su si subtilement brosser le tableau général, en mettant l'accent sur les différents âges de la vie.

Cette dernière idée se retrouve déclinée de manière plus intime dans Murmure caché de Vivian Chang, qui explore successivement, en trois «sketches», l'enfance, l'adolescence et la vie adulte d'une femme – pas obligatoirement la même. Quant à Entassés de Singing Chen, il révèle ce qui a échappé au regard d'Edward Yang, les marges de la société, la vie des vagabonds et des sans-abri.

C'est le style qui fait en dernière analyse l'originalité du film: plus radical chez les jeunes mais indéniablement plus assuré et porteur d'émotion chez Yang. Quant au Quai, deuxième œuvre déjà présentée à Venise de l'auteur de Xiao Wu, artisan pickpocket, il apporte la confirmation d'une «6e génération» chinoise qui promet. La désillusion de la jeunesse face aux changements de la société dans les années 1980 y est dépeinte au moyen de longs plans-séquences qui rappellent ceux de Hou Hsiao-hsien (l'autre grand maître taïwanais) ou Angelopoulos.

Créés dans des conditions économiques difficiles, ces films n'ont pas le souci du prime time comme critère premier et le grand public (en Chine comme ici) leur reprochera sans doute une narration trop lente et/ou elliptique. Aujourd'hui, la vraie beauté est à ce prix-là: loin de l'accélération générale des images, ils nous rendent cette part de contemplation et ce recul nécessaires sans lesquels nos vies risqueraient de se dissoudre dans la futilité.