Les films qui rendent justice à Sade ne sont pas légion. Pour preuve, le Sade de Benoît Jacquot présentant le «divin» marquis comme un aimable philosophe, revenu de toutes les débauches, mais auquel l'air malicieux de Daniel Auteuil donnait envie d'accorder le bon Dieu sans confession. N'en déplaise à nos voisins, Quills – La plume et le sang de l'Américain Philip Kaufman (L'Etoffe des héros, L'Insoutenable légèreté de l'être) est d'une autre trempe que cette vision homogénéisée pour un futur 20 h 30 sur TF1. Depuis une incarnation autrement convaincante par l'acteur australien Geoffrey Rush (Shine) jusqu'à son habile prise en compte globale d'une œuvre dérangeante.

Plus proche de Marat/Sade (Peter Weiss et Peter Brook) que de Salò (Pier Paolo Pasolini) – seuls films qui comptent vraiment dans le corpus sadien – Quills («plumes» en anglais) est tiré d'une pièce éponyme de l'Américain Doug Wright. Comme le film de Brook, il ne renie pas son origine théâtrale, mais s'échappe de la règle des trois unités pour une mise en abyme élargie, au crescendo dramatique inexorable. On y retrouve Sade dans sa dernière prison, l'asile d'aliénés de Charenton dont la direction passe des mains du trop libéral abbé de Coulmier à celles de l'impitoyable Dr Royer-Collard. Le reste est fiction, jusqu'à l'invention d'une mort exemplaire du marquis, martyr de ses idées.

Le film annonce son degré d'abstraction dès la formidable séquence d'introduction: une jeune femme d'une finesse exquise mais «cruelle et débauchée» (selon Sade assistant à la scène depuis la prison de Picpus) y trouve son maître… sous la forme d'un bourreau la préparant pour la guillotine! La suite se situera sur ce terrain, mélange d'histoire et de fantasme, ancré sur le plan réaliste d'un cinéma psychologique et très physique. On assiste, pour l'essentiel, à un quatuor dont la lingère Madeleine, jeune femme qui passe en contrebande les écrits du marquis, est le quatrième protagoniste aux côtés de Sade, Coulmier et Royer-Collard. Ce qui s'y joue est une démonstration de la force de contamination d'une pensée subversive – à la fois libératrice, dangereuse et irrécupérable – au-delà de toutes les tentatives pour la contenir.

Il ne s'agit donc pas d'une tentative (forcément vaine) d'illustration de la pornographie des écrits de Sade, ni d'une entreprise de sanctification (forcément douteuse) d'un personnage trouble au nom de la portée philosophique de son œuvre. Non. Quills se présente comme une exploration des abîmes de l'âme humaine confrontée à l'hypocrisie du pouvoir, à la privation de liberté et à l'interdit du désir; comme une réflexion sur la fonction cathartique de l'art et de sa responsabilité; comme une œuvre de moraliste qui ne craint pas les paradoxes, conçue par un cinéaste ambitieux et courageusement produite par une «major» hollywoodienne. Le fait qu'il s'agisse du premier film signé par Kaufman depuis sept ans en dit long sur son engagement dans ce projet. Peut-être sera-t-on plus ou moins réceptif à une construction dramatique flirtant avec le psychodrame avant de dénouer un peu trop habilement tous ses fils, mais il faudrait être de mauvaise foi pour ne pas reconnaître à la réalisation, aux dialogues et à l'interprétation une force rare.

Dans le rôle de Sade, Geoffrey Rush est monstrueux et humain: provocateur et manipulateur, il s'emploie à pervertir Madeleine et l'abbé, ne serait-ce que pour prouver le bien-fondé de son nihilisme radical, mais une fois ses plumes confisquées, son désespoir et sa souffrance réapparaissent. Dans son mélange d'audace et d'innocence, Kate Winslet n'a rien d'une victime désignée, tandis que Joaquin Phoenix incarne à merveille la foi tranquille qui perd pied. Quand au véritable monstre, ce Royer-Collard puritain qui finit par dépasser son prisonnier en sadisme, Michael Caine le rend parfaitement détestable. Ne serait-ce que pour eux, il faudrait voir Quills. Et puis, dans quel autre film peut-on voir un prêtre succomber à sa passion nécrophile dans une séquence d'une beauté et d'un surréalisme parfaitement maîtrisés? Osons une comparaison: il y a entre Quills et Hannibal de Ridley Scott, la différence entre un film d'auteur et un produit mercantile, entre une réflexion sur la perversité et un spectacle pervers, entre un film sadien et un film bêtement sadique.

Quills (La Plume et le sang),

de Philip Kaufman (USA, 2000),

avec Geoffrey Rush et Kate Winslet.