Cinéma

Du cinéma à la TV: quatre questions aux réalisateurs d'«Ondes de choc»

Jean-Stéphane Bron, Frédéric Mermoud, Ursula Meier et Lionel Baier évoquent en quatre points leur travail sur les films consacrés à des faits divers qu'ils ont réalisés pour la RTS

Quatre faits divers vus par quatre cinéastes. La RTS présente dès mercredi Ondes de choc, une collection de quatre films inspirés d'événements survenus en Suisse romande – de la tragédie de l’Ordre du Temple solaire aux crimes en série du sadique de Romont – dont la portée est universelle.

Notre critique: Les fers de lance du cinéma romand s’attaquent au fait divers

Les réalisateurs de La Vallée (Jean-Stéphane Bron), Sirius (Frédéric Mermoud), Journal de ma tête (Ursula Meier) et Prénom: Mathieu (Lionel Baier), répondent à quatre questions, identiques, au sujet de leurs films.


Jean-Stéphane Bron

Ses films: Mais in Bundeshuus-Le Génie helvétique, Cleveland versus Wall Street, L’Expérience Blocher, L’Opéra de Paris.

Le Temps: Pourquoi avez-vous choisi ce fait divers?

Jean-Stéphane Bron: Je ne l’ai pas vraiment choisi, il s’est imposé à moi. J’avais décidé de ne pas chercher parmi les faits divers répertoriés en Suisse romande, mais de laisser ma mémoire faire le travail. C’est arrivé un matin très tôt, en regardant par la fenêtre – il avait neigé, c’était jour blanc – je me suis soudain souvenu de cette histoire de vol de voiture, commis par une bande de jeunes Lyonnais, avec une course-poursuite, un barrage forcé, un policier qui tire, et l’un des voleurs tué sur le coup. Un fait divers que la presse avait baptisé «le drame de l’A1». A partir de là j’ai fait très peu de recherches sur les faits, juste découvert que l’un des gosses s’était perdu après avoir abandonné son véhicule. J’en ai parlé à Alice Winocour (la scénariste), qui trouvait la situation intéressante, et c’est à partir de cette tache aveugle, cette absence d’éléments, que nous avons construit l’histoire.

Criminels ou victimes, les quatre héros d’«Ondes de choc» sont adolescents. Parler de la jeunesse, c’est une caractéristique de Bande à part?

Ce qui lie ces films c’est effectivement un rapport à la jeunesse, avec une idée de meurtrissure, de blessure, mais rien n’a été prémédité, si j’ose dire. C’est venu comme ça, sans qu’on se concerte, de manière inconsciente. Ce qui m’intéressait c’était de trouver un acteur dont le regard soit marqué par l’enfance, une innocence, tout en pouvant porter sur ses épaules ce rôle très physique, où il fallait faire des cascades, supporter le froid, courir dans une rivière gelée, etc. Un miracle s’est produit, j’ai reçu un soir la photo d’un jeune homme habillé en soldat, une arme à la main, avec dans le regard une grande mélancolie, une grande profondeur. C’était un contraste saisissant – j’avais trouvé mon acteur.

Qu’est-ce qu’un crime raconte sur la société qui l’a produit?

Je crois surtout que les faits divers ont une force en soi, qui travaille des pulsions et des peurs universelles. Pour ma part, j’avais en tête l’image de fin, avec ce corps mort dans la neige, un peu comme un Dormeur du val contemporain, qui pourrait être un migrant. Un corps abandonné au milieu des pistes de ski et des skieurs. Comme deux mondes qui se côtoient, mais s’ignorent.

Votre approche change-t-elle quand vous travaillez pour la télévision, dans un format plus court qu’un long métrage classique?

Vingt jours de tournage, 52 minutes, c’est des contraintes assez strictes, moi qui suis habitué au tournage documentaire au long cours. Mais fondamentalement ça ne change pas, parce qu’on est toujours limité par une chose quand on fait un film, le budget, le temps, la météo… C’est ces limites qui nous aident à trouver des solutions. Mais cette expérience m’a surtout donné envie de refaire une fiction, peut-être un autre épisode d’une nouvelle collection, si par chance l’aventure se poursuit…


Frédéric Mermoud

Ses films: Complices, Moka.

Le Temps: Pourquoi avez-vous choisi ce fait divers?

Frédéric Mermoud: La force des faits divers, c’est qu’ils sont à la fois extrêmement violents et insondables. Et j’avais ressenti cet effroi et ce mystère lors de la tragédie du massacre de l’OTS. A l’époque, nous avions tous été impressionnés, je crois, par la mise en scène de ces suicides et de ces assassinats, à la fois terrifiants et un peu kitch. Quelque 25 ans plus tard, je me suis demandé dans quelle mesure ce carnage dément pouvait aussi parler de nous, «ici», et de notre société. Les adeptes de cette secte vouaient une haine féroce envers leur époque, et rêvaient d’un Eden rédempteur. Pourtant, à leur manière, ils posaient des questions existentielles auxquelles chacun a pu se confronter. Mais la voie qu’ils ont empruntée et les réponses qu’ils ont données sont aberrantes. Pour autant, je ne voulais pas faire un film qui les jugeait. Je voulais plutôt que le spectateur soit submergé par la folie millénariste de cette communauté…

Criminels ou victimes, les quatre héros d’«Ondes de choc» sont adolescents. Parler de la jeunesse, c’est une caractéristique de Bande à part?

Nous ne nous sommes pas concertés sur ce point! Je me dis que c’est une part de l’inconscient de notre collection. Dans Sirius, le jeune Hugo cristallise la part fictionnelle du drame. Il permet au spectateur de se frayer une place dans cette communauté, car il a un regard à la fois désemparé et critique. Hugo sent que la dynamique du groupe est mortifère et veut fuguer.

Qu’est-ce qu’un crime raconte sur la société qui l’a produit?

Cette tragédie raconte aussi, selon moi, des peurs sociétales. Dans la vraie histoire, les leaders de la secte avaient une vision très complotiste de la politique et du monde. Ils exprimaient aussi, en creux, une difficulté de vivre dans leur époque. Animés par un fantasme de pureté létale, ils critiquaient avec virulence le matérialisme contemporain. Tout en ayant, paradoxalement, un certain goût pour le faste et l’argent aussi… Cela dit, ces adeptes cherchaient à recréer une microcommunauté rassurante. Au fond, c’est comme s’ils cristallisaient, à travers leurs actes déments, des angoisses sociales, qui portent sur notre place dans ce monde, sur la nature et l’écologie, sur la possibilité d’une vie meilleure et d’un dieu, sur la place de l’individu dans le groupe.

Votre approche change-t-elle quand vous travaillez pour la télévision, dans un format plus court qu’un long métrage classique?

La durée du film, d’une heure, m’a permis de travailler sur des sensations et une temporalité différentes de celles d’un long métrage qui repose sur une autre dramaturgie. Car «Sirius» offre aussi une plongée dans un processus lent, inexorable, une sorte de transe terrifiante. Et je voulais que l’on soit amené, peu à peu, à vivre les derniers gestes de cette communauté dans une sorte de temps réel, avec sa part anxiogène et asphyxiante.


Ursula Meier

Ses films: Home, L’Enfant d’en haut.

Le Temps: Pourquoi avez-vous choisi ce fait divers?

Ursula Meier: Parce qu’il questionne le rapport au réel, à la fiction, aux mots. Aujourd’hui je mets des mots sur une histoire qui a commencé avec des mots. Le jeune homme a écrit sur le papier sa vie «mentale», ses idées noires qui laissent entrevoir une immense solitude et une terrible souffrance psychique. En passant à l’acte juste après avoir posté ses textes à sa professeure de français, il fait plonger cette femme avec lui dans son histoire. Celle-ci, qui avait trouvé refuge dans la littérature, passe ainsi abruptement avec violence et fracas de la fiction au réel. En faisant aujourd’hui un film qui permet une transposition du réel, l’histoire retourne à la fiction avec une certaine part de romanesque, apportée entre autres par la présence de Fanny Ardant, et clôt un processus.

Criminels ou victimes, les quatre héros d’«Ondes de choc» sont adolescents. Parler de la jeunesse, c’est une caractéristique de Bande à part?

Je pense qu’il y a une part de hasard heureux dans ce choix similaire. Pour ma part, mon désir était au départ de retravailler avec Kacey Mottet-Klein que j’ai vu grandir devant ma caméra. Il était important pour moi de le filmer tout jeune adulte, comme peut-être une façon de le laisser voler à présent de ses propres ailes. Inconsciemment et symboliquement, le fait de lui avoir fait interpréter un jeune homme qui tue ses parents n’est peut-être pas un hasard. Les faits divers que l’on choisit de raconter révèlent beaucoup de nous.

Qu’est-ce qu’un crime raconte sur la société qui l’a produit?

Ce double meurtre a lieu en Suisse mais est totalement universel car il touche à la nature même de l’être humain. On peut chercher, analyser, invoquer la fin de l’adolescence, période si fragile de l’existence, on se retrouve face au vide: rien en apparence ne permet d’expliquer ce double parricide. Donner du sens aux choses est bien ce qui nous fait rester en vie mais le déraillement de l’âme, même s’il fait terriblement peur, fait aussi partie de l’humanité. Ce qui est intéressant est la façon dont la société va aborder et traiter ce double crime. Le film développe ainsi une multiplicité de points de vue. Chacun analyse ce drame depuis sa propre place: le juge sous l’angle de la loi qui veut, doit trouver un coupable, le psychiatre sous l’angle psychiatrique…

Votre approche change-t-elle quand vous travaillez pour la télévision, dans un format plus court qu’un long métrage classique?

Le processus créatif est l’inverse de celui que je déploie pour un film de cinéma mais est tout aussi passionnant. Pour un film de télévision le cadre est déjà posé: le budget, la durée, le temps de tournage, sont déterminés en amont, contrairement au cinéma. Ces contraintes sont pour moi extrêmement créatives et stimulantes: je cherche le sujet même du film en fonction du cadre imposé, le fond et la forme doivent être en alchimie. En faisant un film autour d’une tête en train de dérailler, je savais que je filmerais beaucoup en gros plans, une valeur de cadre qui se prête à la télévision. Le tournage rapide nous a aussi permis avec Kacey de garder une certaine tension qui correspond à celle de l’histoire. Quant à la durée, j’étais très intéressée de m’y confronter car on ne raconte pas de la même façon une histoire en 1h qu’en 1h30.


Lionel Baier

Ses films: Comme des voleurs (A l’est), Un Autre Homme, Les Grandes Ondes (A l’ouest), La Vanité.

Le Temps: Pourquoi avez-vous choisi ce fait divers?

Lionel Baier: Ce qui m’a frappé lorsque j’ai rencontré des familles de victimes du sadique de Romont, c’est l’absence de suivi des autorités judiciaires à la suite de l’affaire. A l’époque, dans les années 80, rien n’était prévu pour leur venir en aide. Vous aviez été violé et laissé pour mort, mais personne ne venait s’enquérir de comment vous surviviez à l’assaut du quotidien. Ce qui m’a intéressé dans l’histoire de Mathieu, c’est à quel point la vie se déréalise lorsqu’on est la victime d’une telle barbarie. A l’adolescence, on aime à se projeter dans la fiction de ce que l’on voudrait être plus tard. Sauf que là, Mathieu devient l’objet du récit que son agresseur a imaginé. Prisonnier de la perversion d’un autre. L’époque était aussi pour moi une source d’inspiration. Faire le portrait de cette Suisse des années 80 que j’ai connue enfant. La construction du réseau autoroutier, l’américanisation de la classe moyenne. L’affaire de Romont a été un choc, car le criminel était un citoyen au-dessus de tout soupçon. Il ne correspondait pas à l’image d’Epinal de l’étranger ou du saisonnier.

Criminels ou victimes, les quatre héros d’«Ondes de choc» sont adolescents. Parler de la jeunesse, c’est une caractéristique de Bande à part?

C’est un hasard. Nous ne nous sommes pas accordés sur ce point. Mais peut-être que notre inconscient a parlé. Est-ce le rapport que nous avons à la télévision? Nous sommes issus d’une génération qui l’a beaucoup regardée à l’enfance. Aujourd’hui, les adolescents font leur éducation sur YouTube. Et c’est très bien aussi.

Qu’est-ce qu’un crime raconte sur la société qui l’a produit?

Les affaires criminelles racontent l’arrière-cour d’une société. Comme si nous vivions tous dans une même maison, que la plupart d’entre nous utilisaient la porte principale pour sortir au soleil du monde. Les criminels, eux, passent par la porte arrière. Ce qui est important, c’est de ne pas oublier qu’ils viennent du même foyer que le nôtre. Filmer ce territoire, c’est circonscrire l’ombre de la maison, donc sa forme la plus pure.

Votre approche change-t-elle quand vous travaillez pour la télévision, dans un format plus court qu’un long métrage classique?

Nous voulions faire des films de télévision qui prendraient le spectateur au sérieux, qui lui parleraient de lui, de son pays, sans concession. Au début, nous avions peur de rebuter le département fiction de la RTS par l’âpreté de notre approche. «Surtout, ne vous autocensurez pas!» nous ont-ils répondu. Alors nous y sommes allés plein pot! Le format court nous a obligés à plus de radicalité, de nervosité. Il fallait que les films foncent droit à l’essentiel. Dans mon film, les personnages et l’affaire sont exposés dans les premières minutes du film. Le reste, ce n’est que de l’inattendu.

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