Paris en janvier. Anne Brochet s'est emmaillotée dans un col roulé pour venir parler de son dernier film dans le cadre des 3es Rencontres européennes du cinéma français. En fait de dernier film, La Chambre des magiciennes de Claude Miller a déjà vécu dans sa tête. Il a été projeté à Berlin en février 2000, diffusé sur Arte en mai. «J'ai l'impression que le film remonte à trois ans déjà», sourit Anne Brochet. Peut-être, mais l'occasion de rencontrer la comédienne est vraiment trop rare pour passer son tour.

D'autant que Miller la filme, en caméra numérique, comme elle n'a jamais été filmée: si proche, si profonde, si drôle, dans ce rôle de Claire, étudiante dans le flou, en panne de thèse, en mal d'amant, qui somatise et atterrit dans une chambre d'hôpital entre une vieille folle et une accro des sitcoms. «Claude Miller dit que c'est son meilleur film. Moi, je ne le compare pas: cette fois-ci, c'est moi qui ai proposé le sujet. J'ai donc trouvé cette expérience un petit peu plus gratifiante.» «Un petit peu»: l'expression rebondit souvent entre ses lèvres.

La Chambre des magiciennes est, d'ailleurs, «un petit peu» d'un roman: un chapitre des Yeux bandés écrit par la Norvégienne Siri Hustvedt, l'épouse de Paul Auster. «Claude Miller et moi nous connaissions déjà. Nous nous prêtions des bouquins. Je lui ai passé celui-ci avec une idée derrière la tête.» Elle avait immédiatement compris le personnage de Claire. Après l'avoir interprété, il lui en reste un plaisir diffus: «J'apprécie encore sa mollesse. J'aime qu'elle geigne. Puis que, petit à petit, elle retrouve une ossature. Je suis claire?» Très claire.

Et très Claire: comme son personnage, ce film de chambre – comme on dit d'une musique – a guéri Anne Brochet d'une étiquette trop tenace et de tournages lourds, parfois douloureux. «J'ai eu un traumatisme avec Jacques Doillon [«Germaine et Benjamin», 1993, ndlr.]. Un souvenir très dur. Beaucoup de prises. Beaucoup, beaucoup, beaucoup. Toute l'équipe finit par vous regarder. Surtout quand le tournage a lieu en hiver et qu'il est 4 heures du matin. Je me disais: «La vache! Il faut absolument que je réussisse pour que tout le monde puisse rentrer se coucher.» C'est qu'Anne Brochet a connu les mises en place lourdes, en costumes, de Tolérance (Pierre-Henri Salfati, 1988) ou de Cyrano de Bergerac. «Oui, celles où on sent l'argent s'envoler. Là aussi, c'est: «La vache!»

Enfant d'Amiens, née le 22 novembre 1966 de parents enseignants, Anne Brochet s'inscrit tôt au conservatoire local et ronge son frein jusqu'à son bac, à 18 ans, pour rallier Paris. Après la classe libre du Cours Florent, elle intègre le Conservatoire national d'art dramatique, dans les classes de Michel Bouquet, Georges Werler et Jean-Pierre Vincent. Ces études prestigieuses, ainsi que ses premiers rôles sur scène, n'empêchent pas la jeune femme de mener, parallèlement, une carrière cinématographique. Claude Chabrol est le premier à l'engager: dans Masques, caricature de la compassion télévisée, elle incarne une étrange aveugle face à Philippe Noiret qui singe Jacques Martin.

La reconnaissance est immédiate. Le catalogage aussi: Anne Brochet sera, pour les dix ans à venir, la fille gentille, diaphane, un peu fragile. Lorsque Tous les Matins du monde d'Alain Corneau sort en 1992, elle craque. «Je me suis plainte, en effet. Les deux ou trois mêmes adjectifs revenaient toujours à mon propos. J'étais blessée qu'on ne me dise pas: «Quelle actrice! Vous faites sans cesse des choses différentes.» Il a fallu que je me rebelle. Un petit peu.»

Depuis? Depuis, Anne Brochet a amorcé un tournant avec le vrai rôle de cinglée de Confessions d'un barjo (Jérôme Boivin, 1992) et a quasiment disparu des écrans suisses où ses cinq derniers films sont restés inédits. «J'ai fait du théâtre, puis des films qui n'ont pas marché.» Une Journée de merde (Miguel Courtois, 1997, «ce que j'ai fait de pire…»), Jacques Doillon… «Des films très intéressants, mais qui n'ont eu aucun impact. Doillon, effectivement. Et puis, un film tourné en Irlande, avec l'acteur James Spader [Driftwood, Ronan O'Leary, 1995]: décevant. Enfin, le film de Bernard Stora, Consentement mutuel, qui était plutôt réussi…» Elle rit doucement. N'en veut pas au cinéma et préfère rêver: «J'adorerais tourner avec Martin Scorsese.»

Impossible de ne pas la trouver fragile et gentille. Comme cette satanée image médiatique. Un an après qu'elle a quitté le rôle de Claire, au Festival de Berlin, la revoilà, assise dans ce canapé, à défendre ce personnage. Elle s'est levée ce matin, dans son appartement parisien, un peu contrariée à l'idée de faire de la promotion si près de chez elle. «Je me suis arrêtée dans un café en chemin: j'ai vraiment eu beaucoup de mal à venir. C'est presque contre nature. J'ai tourné en rond dans les rues.» Inquiète: «Ça se voit?» Elle plonge la main dans son sac: «Je me suis habillée, maquillée, j'ai hésité à venir et en arrivant finalement je rencontre un premier journaliste qui m'offre ceci: une huile pour le corps. Comment dois-je le prendre?»

Elle rit. Un petit peu. Se lève, puis souffle: «Au début du printemps, je sors mon premier roman.» Elle s'en va radieuse. Déjà ailleurs.

La Chambre des magiciennes, de Claude Miller (France 1999), avec Anne Brochet, Mathilde Seigner, Annie Noël.

Actuellement sur les écrans romands.