« Quand j’étais petit, j’ai lu La Guerre des boutons de Pergaud. Aujourd’hui j’en viens à me demander si le livre, par son titre en tout cas, n’avait pas un caractère singulièrement prospectif. La guerre des boutons est-elle devenue le jeu dont rêvent les grandes personnes? Oui, semble-t-il, dans certains milieux politiques et militaires.

J’ai eu par le cinéma un aperçu de ce que la science moderne pouvait permettre dans ce domaine. […]

Sur un terrain dénudé une fusée d’interception se dresse devant la superstructure métallique qui la soutient. Près d’elle un officier, assis devant un poste de commande, va peser sur un bouton. Autour de lui, d’autres officiers regardent […]. Un avion apparaît dans le ciel. Le commentateur affirme qu’il est téléguidé. La fusée prend maintenant son départ. Du sol, son conducteur la dirige jusqu’à ce qu’elle soit assez près de l’avion […]. Alors, infaillible, elle se lance à la poursuite de son objectif […]. Il n’y a plus qu’à attendre. Le commentateur parle de la sûreté et de la précision de ces engins, des mérites de la science et de la possibilité d’une agression repoussée sans avoir eu à sortir de son bureau. Que sera la guerre quand les soldats veulent vaincre sans mourir? […] La fusée surgit derrière l’avion. Mais en rapace perfectionné, au lieu de frapper directement sa proie, elle tourne plusieurs fois autour d’elle avant de la heurter de plein fouet par l’avant, l’entourant d’un cercle de mort dont nulle ultime manœuvre ne peut la faire sortir.

Pendant que des débris de métal tombent vers le sol, j’entends derrière moi une femme murmurer à plusieurs reprises: «Ah, les salauds, les salauds…»

Là-bas, les expérimentateurs sont très contents. Sur tous les visages le large sourire du travail mené à bien. Un colonel serre chaleureusement la main d’un ingénieur. Que peut leur faire le murmure de cette femme? Le monde pourrait crier; ils n’entendent rien. Ils sont au milieu d’un désert de l’Arizona ou de la Sibérie. Ils n’entendent que leur joie d’hommes de science, leur orgueil de militaires, le sentiment de leur puissance politique et la voix du confort des fonctionnaires qui ne veulent plus se battre.

Serons-nous menés à la ruine par ceux à qui nous avons donné le pouvoir? Ils l’ont pris et ne veulent plus nous en rendre compte. Ils l’ont et nous ne pouvons plus rien sur eux. D’ailleurs, que voulons-nous? Nous fermons les yeux et nous nous laissons mener. […]

Parfois le murmure d’une femme nous réveille. Mais qu’est-ce qu’un murmure dans le noir d’une salle de cinéma? A côté d’elle son mari tente de la tranquilliser.

«Allons, allons, ce n’est qu’un exercice.» […]

Je ne suis pas antimilitariste. Je suis contre une guerre où l’on méprise assez l’adversaire pour vouloir l’anéantir afin de ne pas avoir à le combattre. »